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Une rencontre avec Elias Sanbar

par Mohamed Rouabhi

J'avais pris rendez-vous avec Elias Sanbar une semaine plus tôt. Un ami commun qui travaille à la Revue d’Etudes Palestiniennes m'avait assuré qu'il serait difficile de joindre au téléphone l'écrivain, que l'opiniâtreté serait de rigueur. Je l'appelai finalement un soir et nous fixâmes enfin la date et le lieu de notre rencontre, qu'un déjeuner dans un modeste restaurant iranien rendrait moins formel.

- Vous avez vu un peu ce soleil, aujourd'hui. C'est magnifique, furent ses premiers mots.

Nous nous installâmes à table et aussitôt la discussion qui avait commencé à l'extérieur, le temps d'aller chercher quelques cigarettes, sur les raisons pour lesquelles je voulais travailler sur des poèmes de Darwich, fut détournée, les rôles s'inversèrent, ce fut lui qui me questionnai sur les choses que nous avions en commun, la langue, l'arabité, j'ajoutai l'exil.

- Sans aller jusque là tout de même, dit-il en riant, parlons de la langue.

- De la colonisation, insistai-je, nous avons cela en commun. C'est au fond je crois ce qui me rapproche un peu de vous autres. Palestiniens, ce sentiment d'avoir appartenu à quelque chose, un Lieu comme dirait Darwich, même si ce lieu est aujourd'hui à définir - pour moi j'entends, car vous, je sais que vous savez que votre Lieu est la Palestine -, mon Lieu, l'endroit d'où je parle subit sans cesse des mutations.

- Oui, d'accord.
- Nous avons en commun la guerre, les guerres.
- Au moins une guerre.

(…)

Nous payâmes et sortîmes peu de temps après avoir bu un excellent café. Je parlai encore du texte de Darwich, « Une mémoire pour l'oubli », de mon projet, de ce côté « surréel » du quotidien des affrontements. Elias évoqua alors la guerre et la difficulté de s'imaginer la guerre pour quelqu'un qui ne l'avait pas vécu.

- C'est une chose universelle et à Beyrouth j'ai vécu une guerre que j'ai retrouvée après dans d'autres pays, parfois sous d'autres formes, mais c'était toujours la guerre. Au bout d'un moment, naturellement il faut vivre et c'est sans détour que l'homme et celui qui vit la guerre, finit par vivre son quotidien. Cela donne des choses surréalistes. Mais c'est la VIE. Et on ne peut pas faire autrement. Pendant la guerre d'Algérie, je me souviens, les plages d'Oran étaient noires de monde. Les gens se baignaient, c'était la guerre, mais les gens se baignaient, ils vivaient, ils préparaient chez eux leur casse-croûte, leur panier, je ne sais pas moi, et ils allaient à la plage !
« Un jour à Beyrouth, il y a eu des tirs sporadiques de mortiers. Il faut savoir que les tirs étaient généralement dus à des canons situés en dehors de Beyrouth, et donc moins dangereux lorsqu'on avait la chance de se trouver à l'intérieur de la ville, protégé par des immeubles qui faisaient remparts. Mais là, il y avait des types qui nous balançaient des roquettes avec leur mortier situé dans une rue parallèle, par-dessus les immeubles ! En pivotant à chaque fois d'un degré, ils suivaient tranquillement la rue, une roquette explosant tous les cinq mètres. J'étais dans la rue à ce moment-là et au lieu de m'enfuir, j'ai vu un cinéma ouvert et je suis entré. Je suis descendu au troisième sous-sol. Malgré le vacarme insensé des bombardements, au-dessus de nos têtes, je me suis laissé distraire par le film. C'est ce jour-là que j'ai vu l'Exorciste. »

Avant de se quitter, je voulais revenir sur les circonstances qui avaient amené Mahmoud Darwich à écrire les « Discours de l'Indien rouge ».

- C'est moi, me dit Sanbar, qui ai fait lire un jour à Mahmoud le texte de Seattle (le grand chef Sioux), d'une grande beauté, d'une grande force. Je lui ai demandé s'il pouvait imaginer une lettre, une sorte de réponse. C'est ainsi que sont nés les « discours ».

(…)

Mohamed Rouabhi

octobre 1996