Abonné pendant des années à la Revue d’Etudes Palestiniennes, je trouve un matin de l’hiver 1993 dans ma boîte aux lettres le n°46 de la revue, bien emballé dans son enveloppe
matelassée blanche durcie par le froid glacial, je sais que je vais devoir annuler mes rendez-vous du jour, me passer d’un déjeuner, éviter de répondre au téléphone. Même ma
femme alors, maudissant intérieurement le gougeât qu’elle a épousé sans le savoir, grincera des dents quand je passerai devant elle sans un regard.
Je sais que je vais rester comme je suis sorti de mon lit, habillé à la hâte, encore imbibé de sommeil et de rêves, assailli de tourments et de désinvoltures. Sale peut-être,
mais avec une envie de café et de cigarette, tout de suite, les pieds nus, cherchant dans ma maison l’endroit le plus serein pour m’installer et me plonger, seul, dans la
lecture de l’épaisse revue que je porte sous le bras.
Je ne pourrais oublier ce jour, car ce jour il s’est passé quelque chose, une chose qui est arrivé jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ces mots que je suis en train d’écrire.
Et me voici installé dans un fauteuil près de ma cheminée, et me voici tournant les toutes premières feuilles, et me voici dès la page 3 projeté en avant avec une force inouïe, à la merci d’une langue qui va me traverser de part en part, le mouvement parfait du bras qui dans l’air va dessiner la courbe pure d’un coup de sabre.
Mahmud Darwich, Discours de l’indien rouge, et les premiers mots.
« Ainsi nous sommes qui nous sommes dans le Mississipi. Et Les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. Ô maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui partent aux arbres de la nuit ? …»
Avec l’âge et l’expérience que l’on finit par acquérir, nous savons que rares sont les moments où de telles rencontres littéraires peuvent avoir lieu. Avec une aussi violente
évidence.
Je me souviens qu’entre l’instant où je venais de finir silencieusement la lecture de ce récit – un des rares textes en prose du poète – et l’instant où je savais que je le
dirai un jour à haute voix devant un public, il s’est écoulé quelque chose comme une nanoseconde.
Dans le texte qui précède et qui date de 1996, j’ai tenté de décrire une des étapes de mon travail qui aboutira quelques mois après à la création pour la première en France dans
un théâtre – le Théâtre Paris-Villette – d’un spectacle à partir de deux œuvres de Mahmud Darwich : Discours de l’indien rouge et Une mémoire pour
l’oubli.
Les conditions quasi-confidentielles de cette création – une quinzaine de représentations, une salle ne pouvant accueillir que quarante spectateurs ! – n’ont pas empêché de
créer autour de ce spectacle une véritable exaltation, recueillant même auprès de la presse une troublante mais sincère unanimité.
Je n’ai pas coutume de faire ainsi état de ce qui pourrait passer pour de l’orgueil ou de la suffisance, mais je ne peux m’empêcher de croire que ce petit travail que nous
avions fait ensemble avec Patrick Pineau il y a 12 ans – une heure à peine de spectacle – méritait amplement une existence plus longue.
C’est pourquoi j’ai voulu lui donner une deuxième vie, un second souffle, de nouveaux jours.
Je me suis rendu compte que j’avais mis plus d’une année à faire le deuil de Mahmud Darwich, refusant poliment peu après sa disparition, les nombreuses sollicitations qui m’ont été faîtes, à des lectures de textes, de poèmes, de récits divers en hommage au poète.
J’avais rencontré Mahmud à de nombreuses reprises, à Paris mais principalement à Ramallah où j’ai passé presque quatre années à travailler dans des camps de réfugiés ou des
prisons palestiniennes, de 1998 à 2001.
Je peux même dire qu’il y eut un temps où je le voyais régulièrement.
Je savais son aversion pour les cérémonies, les protocoles, les hommages en tout genre, rendez-vous harassants et morbides où se mêlent aux sincères et muets témoignages de
douleur et de peine, hypocrisie, goût de l’exhibition et spectacle d’une affliction mondaine.
Je connaissais son amour du verbe, sa passion démesurée pour la musique des mots.
Et la musique.
Et les mots.
J’aimais à l’infini sa poignante solitude.
Celle du matin. Celle de la nuit. Celle du café.
J’aimais l’éclat soudain malicieux de ses yeux durs qui accompagnaient le verre de vin qu’il portait à ses lèvres.
J’aimais l’odeur de ses Gitanes filtres qui imprégnait ses costumes gris et le journal plié dans sa poche, ses doigts, ses cheveux épais.
J’aimais la nostalgie de cet homme délicat et rugueux, un homme de la terre et un homme de l’air, sa nostalgie des fruits et des aromates.
J’aimais les femmes qu’il aimait et j’aimais les femmes qu’il écrivait.
Alors j’ai attendu d’en avoir fini avec les souvenirs du poète. Fini avec les paroles.
Fini avec ses silences dans son vaste bureau du Centre Culturel Khalil Sakakini à Ramallah. Fini avec sa respiration bruyante dans ce silence. Penché sur une édition du journal
Le Monde en arabe.
Ou sur un gros livre qu’il faut tenir à deux mains.
Parce que la poésie est une femme et nos deux mains ouvertes de chaque côté sont une invitation au regard et au désir de ce regard silencieux et pudique et nos deux mains ne
suffisent pas à aimer la femme et le livre.
Avec la même avidité.
J’ai attendu la fin de tout cela.
J’ai attendu d’en avoir fini avec la mort du poète.
Pour enfin recommencer à lire le poète.
Comme une première fois.
Avec, comme une première fois, ce sentiment de beauté aveuglante mêlée à de la cendre encore chaude.
Mohamed Rouabhi
avril 2009