" Après avoir acheté Dans la solitude des champs de coton, je me suis aperçu de mon incapacité à le lire seul, je devais le faire à haute voix, devant
d'autres personnes. J'amenais régulièrement le livre chez des amis. J'ai mis un an à le finir. L'été suivant je suis parti en Afrique pour les vacances, j'ai emmené les autres
pièces de Koltès et j'ai réalisé que La solitude occupait une place très particulière. Ce texte contient tout Koltès. L'écriture y est proche de la
pensée ou du rêve. D'ailleurs, la vraie compréhension de La solitude vient après la représentation, dans la résonance. Cela relève d'une expérience personnelle : chacun y
retrouve quelque chose qui lui appartient en dehors du domaine de la connaissance. Le dialogue entre le Client et le Dealer s'adresse à une partie de nous difficile à
identifier.
Dès qu'on écoute ce texte on sait qu'il est essentiel et on a immédiatement envie de le transmettre. Il y a une nécessité de mise en jeu. Dans La
solitude, la langue fait justice, elle est aussi importante que dans la communauté, où elle compte parfois plus que l'acte. Pour Koltès, c'est de cela qu'il s'agit : à
l'endroit où je suis, quelle est la parole la plus juste ? On ne peut pas se tromper de mot. C'est comme si l'espace conditionnait le sentiment. Koltès est quelqu'un qui a
beaucoup voyagé et qui a fait l'expérience de l'altérité. L'autre nous révèle, et cette découverte est souvent douloureuse. C'est un constat qui n'est pas forcément pessimiste, si
ce n'est qu'une telle quête n'est jamais aboutie. Elle correspond à un mouvement intérieur. La dramaturgie de Koltès se situe dans le monde réel et ne se préoccupe pas d'en créer
un nouveau. Il a écrit dans un souci de rencontrer. Ses pièces ne se montent pas comme celle d'un auteur classique. Koltès est encore brûlant. Sa langue oblige le corps de
l'acteur à fonctionner différemment. Les comédiens sont contraints d'aller au-delà de ce qu'ils savent faire. Ils doivent sentir ce qu'ils disent plus que le penser. Lorsque je
présente à la suite La solitude, Tabataba et Combat de nègres et de chiens, je trouve intéressant de faire jouer par le
même acteur le Dealer, puis Petit Abou et Alboury. Les rôles se répondent parce que Koltès refuse de simplifier. Les places de chacun sont remises en cause : c'est un théâtre
d'expérience pour le comédien autant que pour le spectateur. "
Propos recueillis par Frank Meyrous
" Koltès par ses metteurs en scène "
Magazine Littéraire - N°395 Février 2001