L’histoire industrielle de la Lorraine est un élément reconnu de notre patrimoine national. Dans le grand élan de l’industrie du fer, l’afflux de populations ouvrières venues de
toute l’Europe ont donné à notre région son visage unique, ses traditions humaines.
La destruction des hauts-fourneaux lorrains, en particulier à Longwy, a été une bascule symbolique de la mutation contemporaine. On a tenté en Lorraine de pallier la plaie vive
par de nouveaux départs parfois méprisants (parcs d’attractions), et l’implantation d’industries de transformation ou d’assemblage (Bata, JVC, Flextronic, Panasonic).
Se voir confronté aujourd’hui à l’échec massif de cette reconversion est un événement aussi grave de conséquence que la première crise sidérurgique.
Elle touche des familles pour lesquelles ce rebond était plus que nécessaire, sans plus laisser de place à une échappatoire. Elle n’est plus la forme extérieure d’une cassure
industrielle visible, mais la forme émergée d’une autre mutation : réorganisation à l’échelle mondiale de la production de biens de consommation, internationalisation du
capital, dilution méprisante des responsabilités humaines.
La fin arbitraire des trois usines Daewoo de Villers-la-Montagne, Mont Saint-Martin et Fameck, est particulièrement emblématique de ces phénomènes qui affectent notre société tout
entière : l’école, les perspectives pour les jeunes, mais aussi l’art et la liberté de se cultiver, d’inventer, il n’y a pas de zone réservée quand c’est à la dignité humaine
qu’on atteint.
Le Centre Dramatique National de Nancy (comme le Théâtre Populaire de Lorraine à la fondation duquel j’avais personnellement contribué) a toujours considéré comme de sa mission
essentielle une réflexion artistique responsable et solidaire sur les urgences de la société d’aujourd’hui.
J’ai proposé à un écrivain, François Bon, qui depuis son premier livre, Sortie d’Usine (éditions de Minuit, 1982) a mis ces problématiques au centre de
son travail littéraire, de se saisir de la fin des usines Daewoo pour une création au service de cette réflexion, dans sa dramatique dimension sociale et humaine (quel simple
trait d’union avec les Suppliantes d’Eschyle : où iraient-elles se plaindre, sur quelle île trouveraient-elles asiles, les ouvrières aujourd’hui licenciées ?).
Avec le soutien de la Communauté d’Agglomération du Val de Fensch, nous souhaitons par ce travail établir un dialogue créatif avec les habitants, travailleurs et chômeurs de
Lorraine. Daewoo, c’est toute notre communauté mise à l’épreuve d’un drame contemporain qu’on ne peut traverser indemne : à nous d’exprimer ce lien. Ce spectacle, que nous
souhaitons accompagner de rencontres, de débats, sera créé au Festival d’Avignon puis joué au Centre Dramatique National de Nancy et présenté en tournée dans la région Lorraine.
Charles Tordjman