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Présentation

Pelouses « dégueulasses », terrains vagues, rouilles, poussière et vieux papiers, voitures brûlées et campements de nomades, les « délabrements » sur la Casilina et puis à l’extérieur vers Corviale, la bétonneuse… et plus bas, plus bas, près de Fiumicino, les dernières baraques survivantes d’Ostie destinées à être démolies en 2004 – d’après ce que nous ont dit les habitants furieux – pour faire place à un nouveau village touristique… puis Naples entre Volla, Secondigliano et Bagnoli…
« un tour anti-touristique » que peut-être tous devraient faire pour vraiment connaître cette ville.

Nous avons décidé de sortir des marges, et c’est peut-être dans ces mêmes terrains vagues que nous retournerons, après avoir essayer un voyage, ou mieux « Schéma de voyage » en voiture : Motus et Pasolini, en essayant de superposer les regards qui, en substance, n’ont jamais été très distants. Juste comme ça, un voyage à travers ses mots, entre les lignes et avec les personnages de ses films et romans qui sont toujours en mouvement jusqu’au testament-monumentum Petrolio…

Un voyage qui se termine, qui est interrompu par une mort violente, la seule capable d’accomplir le montage définitif et choquant « sur l’incessant plan séquence de la vie». (..) Il est donc absolument nécessaire de mourir, parce que tant que nous vivons, nous sommes dépourvus de sens (…) la mort accomplit un foudroyant montage de notre vie ».

Pasolini aimait les courses automobiles, les voitures de sport, rapides, il aimait faire des tours la nuit, seul, « …je me balade sur la Tuscolana comme un fou, sur l’Appia comme un chien sans maître», toujours à la recherche, toujours dans l’attente, parce qu’il lui manquait toujours, toujours quelque chose. Nous avons donc choisi une perspective dynamique de la voiture de course, comme premier dispositif d’approche à son oeuvre, en utilisant principalement la vidéo et une machine «mange-réalité» en forme d’étrier, que nous avons construite exprès à l’aide de trois caméscopes placés sur le tableau de bord de la voiture qui enregistrent simultanément le paysage qui défile.

Une immersion dans la réalité s’avère nécessaire pour commencer le long procédé créatif de «L’hôte», le spectacle qui démarrera à Rennes en avril 2004, et avec lequel nous essaierons de créer – à partir du roman Théorème – un voyage transversal autour des oeuvres de Pasolini qui matérialisent un élément sacré mais destructeur, comme dans Porcile, San Paolo et Petrolio.
Un itinéraire déchiré entre la Nouvelle Banlieue et le désert.
Réflexions sur la décision de Pasolini d’écrire sur la bourgeoise, cette classe qu’il haïssait tant («répugnants», il les définira ainsi dans une lettre à Moravia en appendice de Petrolio…) «(…) oui, même le communiste est bourgeois. C’est désormais la forme raciale de l’humanité.»

Le thème de la crise et de la «banalité du mal» au quotidien, dans le «nouveau totalitarisme de notre société de consommation», avait déjà été le centre de tout le projet Rooms, où dans les analyses de la bourgeoisie réalisées sous forme cynique et ironique par DeLillo, (et par Genet), l’élément traumatisant était d’exécuter un acte extrême, comme l’assassinat pour vaincre la peur de la mort… Dans Pasolini en revanche, c’est l’avènement d’un fait scandaleux extrême, comme l’irruption de l’hôte, ou une visitation angélique et démoniaque, comme dans Petrolio, qui provoque le dévoilement et la fracture…

Dans les notes 58 à 62 de Petrolio, la «manifestation» de Carmelo à l’ingénieur Carlo de l’ENI déchaîne le même étourdissement émotif que l’avènement provoqué par l’Hôte dans la famille de Théorème. Nous avons donc décidé de superposer aux images de notre premier voyage dans les banlieues, des éléments/fragments narratifs de cette rencontre, lus à haute voix par une narratrice « sadienne » comme Emanuela Villagrossi.
Sa voix, accompagnée par un concert physique/acoustique de deux autres interprètes masculins, guide le crescendo de cette relation révélatrice entre la victime et son bourreau, où Carlo suit Carmelo «comme un chien, à vrai dire comme une chienne (…) au centre de cette grande esplanade avec tout autour, dans le lointain, contre leurs différents ciels, les lumières des autres quartiers.»

Il y a les déserts de sable d’Orient ou d’Afrique, lieux d’expériences mystiques et autres puits de pétroles… mais il y a aussi les déserts suburbains, les no-man’s lands, les confins éphémères entre ville et campagne, où les effets de la globalisation forcée et une certaine spéculation de la propriété peu scrupuleuse à l’italienne ont engendrer leurs monstres, en les déposant sur terre sans avenir véritable…

«Aucun désert ne sera jamais plus aussi désert qu’une maison, une place, une rue où l’on vit mille neuf cent septante ans après Jésus Christ. Ici c’est la solitude.
Coude à coude avec ton voisin, s’habillant dans les mêmes grands magasins que toi, client des mêmes magasins que toi, lecteur des mêmes journaux que toi, spectateur de la même télé que toi. C’est le silence.
Il n’y a pas de meilleure métaphore du désert que la vie quotidienne.»
D’après notes pour un film sur San Paolo, 1968/74 .