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Coda

de François Tanguy

mise en scène de François Tanguy

 
 

Présentation

L'intitulé " Coda " dérive de la figure musicale de reprise du motif à la fin d'un morceau, étendu ici au mouvement théâtral : accueillir, rassembler, renouer, délier.
François Tanguy

(…)
si tu ne veux pas que, comme flammes qui volent,
les murailles du monde, en un instant dissoutes,
s'enfuient en tous les sens à travers le grand vide,
pour la même raison suivies par tout le reste,
et que sur nous, d'en haut, aillent crouler les temples
tonitruants du ciel, que soudain sous nos pieds
la terre se dérobe et, parmi les ruines
des choses et du ciel, fouillis de corps dissous,
elle passe en entier dans le vide sans fond
si bien qu'en un instant, de tout ce qui restait,
ne resterait plus rien qu'un espace désert
et, qu'on ne peut pas voir, des éléments premiers.
Il suffit en effet que tu aies décidé
qu'une partie quelconque est dépourvue de corps,
pour qu'en cette partie aussitôt s'ouvre aux choses
la porte de la mort, par où va s'engouffrer
en masse la matière en sa totalité.
Voilà ce que, conduit d'une chose à une autre,
tu n'auras pas de mal à posséder à fond ;
une chose, en effet, ira éclairer l'autre,
et plus jamais la nuit aveugle ne viendra
t'obscurcir le chemin, t'empêchant de bien voir
les composants derniers qui forment la nature :
au feu d'une autre, une chose s'éclaire.
(…)

Lucrèce
De la nature des choses (chant I)
Traduit du latin par Bernard Pautrat


Ce théâtre-là ne représente, ne reprend ou ne remplace rien, n'ayant pas la prétention de renvoyer au monde. S'il se fixait une tâche, elle serait de reconduire l'oeil et l'ouïe au seuil de leur étrangeté propre. Quatre ans après de mémorables Cantates, François Tanguy et le Théâtre du Radeau nous reviennent avec Coda, «figure musicale de la reprise du motif à la fin d'un morceau, étendue au mouvement théâtral». Comme toujours, et cette fois-ci sous le haut patronage de Lucrèce, ce mouvement recueille des voix rares et tutélaires – celles, entre autres, de Dante, Artaud, Bach, Cage ou Dusapin – comme autant de précieux cailloux luisant dans la forêt des choses.


Depuis 1983, les spectacles du Théâtre du Radeau ont pu faire songer à Kantor, à Bob Wilson, à "un Beckett qui aurait vraiment perdu ses mots" (Françoise Collin). De loin en loin y résonnent parfois quelques échos de Büchner, de Kafka ou de Hölderlin (à ces deux derniers s'adjoindront cette fois-ci, ainsi que le précise le programme de cette dernière création, "les voix de Dante Alighieri, Antonin Artaud, Jean-Sébastien Bach, John Cage, Friederich Cerha, Pascal Dusapin, Carlo Emilio Gadda, Georg Friedrich Haendel, György Kurtag, Lucrèce, Bruno Maderna, Luigi Nono, Krzysztof Penderecki, Luigi Pirandello, Wolfgang Rihm, Erwin Schulhoff, Giuseppe Verdi"). Mais avec le temps, et malgré la multiplication chorale des "voix" de poètes et de musiciens assemblés sur un même plan d'immanence scénique, il apparaît toujours plus nettement que ce théâtre ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Il ne prétend rien dire ou montrer. Il se méfie des images, trop rapidement et trop facilement produites (trop semblables en cela à l'époque qui s'en nourrit : époque que la vitesse affole, et qui invente des machines pour accélérer encore). Il se refuse à être "nécessairement le balcon de la littérature". Il n'a pas vocation à montrer "des points de vue sur les choses", car ce point de vue se confond avec le spectacle lui-même, lequel "existe comme un acte" . Il ne s'appuie pas sur des symboles visibles qui renverraient à un signification invisible : aux yeux de Tanguy, "ce que nous voyons n'est pas le code de ce que nous ne voyons pas, ce qui est à voir est très exactement ce que nous voyons, ce que nous pouvons voir". Pour ce théâtre-là, "les idées sont là au même titre que les choses", et s'il y a ligne de démarcation (plutôt que de séparation), elle ne passe pas ici entre le signe et le sens, mais plutôt quelque part dans l'intervalle flottant que le théâtre fonde et ouvre comme un abri précaire au sein de la rumeur du temps, "dans cet espèce de part-et-d'autre que délimite la scène". Ce qu'il fait éprouver ne se raconte pas davantage que la musique, à laquelle Tanguy emprunte souvent des titres tels que Chant du bouc, Choral, Orphéon, et aujourd'hui Coda(ce dernier intitulé, écrit Tanguy, "dérive de la figure musicale de réprise du motif à la fin du morceau, étendu ici au mouvement théâtral : accueillir, rassembler, renouer, délier"). Ce théâtre-là, "insomniaque ou forain", mûrit à son rythme, se crée et se répète au long cours, n'hésite pas à s'interrompre quand l'état du monde l'exige, ne craint pas de se faire parfois attendre longtemps : trois ans séparent Coda de la création des Cantates, que l'Odéon avait accueillies en 2001, hors les murs, dans les jardins des Tuileries. C'est que selon François Tanguy, "le théâtre, on n'en parle pas, on le fait. Et quand on n'est pas sur le plateau, on est là où l'on doit être". "Avant" le spectacle, il y a donc un patient travail d'immersion dans l'entrelacs sensible et le grain des matériaux, des présences, parfois des mots. "Après" le spectacle, reste le sillage de ce qui s'est montré, loin de tout récit, "acte" plutôt que performance. Et pendant le spectacle, le théâtre naît. Il "naît du malentendu dont il essaye de se dépêtrer et qu'il cultive pour devenir théâtre". Malentendu que donne clairement à entendre le mot "représentation" : car ce théâtre-là ne re-présente, ne reprend ou ne remplace rien, ne procédant pas même par allusion, n'ayant pas la prétention de renvoyer au monde. Il se fixe plutôt pour tâche de nettoyer le regard, de le reconduire au seuil de son énigme propre : comme le dit Tanguy, "il ne s'agira jamais de figurer à travers des mots (ou de la matière théâtrale) une réalité dont on essaierait de restituer la vraisemblance". Chaque oeuvre du Radeau réfère le spectateur à son propre "théâtre", au "lieu d'où l'on voit". Prenant avec douceur son temps, c'est ainsi qu'il rejoint le nôtre par ses bords les plus secrets, poursuivant depuis plus de vingt ans un travail d'une exigence exemplaire, pleinement et patiemment contemporain.

Daniel Loayza


Quelque chose de choral

Dans ce mode de l'expression, il n'y a pas de primauté de quelque chose sur d'autres éléments : le texte n'est qu'un moment critique parmi d'autres, pris à l'intérieur de réflexions multiples ; et les acteurs, le mode vocal, la présentationreprésentation, le décor ou les décors, la ligne musicale de ces ensembles déterminent à chaque moment des postures particulières de ce qui serait au départ une scène et qui, en réalité, ne cesse de s'organiser en lignes de fuite depuis le lieu même de sa profération. On ne peut pas dire qu'il s'agit de théâtre dans le théâtre, ce serait même son opposé : autant l'un se replie sur lui-même dans une introspection presque paranoïaque, autant l'autre se déplie, cherchant à capter toutes les extériorités dont les situations du théâtre lui permettent de disposer. C'est alors un théâtre qui échappe, qui quitte ses lieux parce qu'à un moment donné, ceux-ci deviennent historiquement et politiquement incapables de signifier ce qu'il y a à faire, à dire ; un théâtre qui souligne l'écart qui s'est creusé dans ce temps entre un mode d'expression créatrice et un mode de communication plus ou moins inscrit dans les bureaucraties de la "chose" théâtrale. Echapper donc, sans pourtant renoncer un seul moment à ce qu'est une scène, au travail que cela implique et exige, ni même aux distances nécessaires qui la conduisent à un espace délibéré, à une clarté, certes mentale, mais d'abord visuelle, résultat d'une expérimentation continuelle faite "en commun" : dans ce sens, Tanguy n'est pas pensable sans Le Radeau, ni celui-ci sans l'autre. Ca aboutit à quoi ? Non pas à une école, mais plutôt à quelque chose de choral, comme l'indique un des spectacles : choralité au sens d'un qui jouerait, qui chanterait avec, ensemble, mais un ensemble d'où le "choeur" de chacun s'échapperait par effilochures, par traînées d'une matière propre au théâtre, à la théâtralité, loin du spectacle, une matière déchaînée dans la visitation critique du lieu et du temps théâtral.

Extrait d'un texte de Jean-Paul Manganaro