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Présentation

Cinq hommes de nationalités différentes sur un chantier. Ils construisent un mur. Ils ont en partage le mal du pays, le chagrin d’être loin des leurs, le besoin d’argent. Une belle occasion pour le théâtre de donner la parole à ceux qui ne l’ont que trop rarement. Que savons-nous au juste des travailleurs immigrés ? Qu’est-ce qui nous parvient de leurs baraquements à la lisière des villes, de leur état d’isolement, de leur pauvreté, et aussi de leurs rêves ?

Cinq hommes détourne nombre de clichés sur les émigrés. Il ne s’agit pas ici d’individus rêvant de s’enrichir ailleurs avant de retourner au pays mais d’êtres humains confrontés à une séparation inéluctable, brutale et souvent dévastatrice.
Dans une nostalgie babélienne, ces travailleurs de diverses nationalités doivent apprendre à se parler et à tolérer l’autre dans son identité la plus intime. Il est beaucoup question d’humanité et de fraternité dans cette œuvre puissante.

Robert Bouvier


« CINQ HOMMES, C’EST TOUT CE QU’IL VOULAIT »
Robert Bouvier

Comme tant d'autres clandestins, ces cinq-là ont quitté leur famille, leur pays en quête de chantiers temporaires où l'on accepte ceux qui n'ont pas de permis de travail pourvu qu'ils se soumettent aux conditions imposées. Le patron les a choisis dans une file d'une quarantaine d'hommes avec leurs valises et leurs poches vides.

  • JANOS. Cinq hommes, c'est tout ce qu'il voulait. Pas trop jeunes, pas trop vieux ; deux bras, deux jambes chacun. Des travailleurs de force, c'est ça qu'on a en commun.
  • SAMIR. Il a regardé nos souliers.

Pour ces nouveaux esclaves des temps modernes, il ne suffit pas d'être en bonne santé, encore faut-il être bien chaussés ! Alors qu'importe si dans la même chambre se trouvent réunis des hommes que leurs origines ou leurs religions sont censées opposer. Ici ils sont tous pareils, des déracinés qui n'aspirent qu'à travailler. Travailler pour nourrir sa famille, travailler pour oublier la mort d'un enfant, la guerre, la prison, ou celle à qui on n'a pas osé dire "je t'aime", travailler parce que... sinon qui je suis ? Quels peuvent être pour un homme son identité, le sens de sa vie quand la société le rejette et lui refuse jusqu'à son désir de travailler ? Travailleurs au noir, ces cinq hommes-là vivent dans notre ombre.
Or Daniel Keene les montre dans leur plus secrète dignité. Il donne la parole à des hommes que parfois le cinéma représente, mais qui sont rarement des personnages dramatiques. Et cette parole n'a rien d'un bavardage trivial, non, elle ose la poésie, elle leur est fidèle dans leur plus intime vérité, toujours vibrante d'une insondable humanité. Les cinq pauvres bougres, au fond de leur baraquement, peuvent tour à tour évoquer les Rolling Stones et Mozart, jurer contre le camion en panne et citer Villon ou Guillevic. Ils essaient, avec les armes qui sont les leurs, de comprendre à quoi tout cela rime, ils rêvent de changer l'Histoire, ils apprennent à se connaître les uns les autres et peut-être aussi eux-mêmes un petit peu mieux.


La pièce de Keene, écrite en 2002, fait de la langue un de ses thèmes majeurs. Comment traduire ses sensations, ses réflexions, ses révoltes lorsqu’on ne sait pas vraiment maîtriser la parole, et qu’on ne dispose pas des outils nécessaires à l’affirmation de sa pensée ? Les contrastes entre ce que ressentent les personnages ou ce qu’ils osent exprimer lorsqu’ils sont seuls ou qu’ils écrivent une lettre et ce qu’ils essaient de se dire lorsqu’ils se retrouvent en groupe sont très riches.
Et comme c'est un monde que moi, je ne connais pas du tout, et que ces hommes, tels que les dépeint Keene, me touchent profondément, j'ai envie d'aller à leur rencontre.