Quelle importance peut-on accorder à la clé qui est à la fois l’enjeu concret de la pièce et l’un des rares accessoires de la mise en scène ?
Cette clé, qui nous a retenus toute la soirée, est une clé qui finalement, ouvre sur le vide, puisqu’elle ne sert même pas à ouvrir le coffre où il y a les copies. Sous ce vide, on pourrait se laisser écraser. Je trouve que c’est un vide, une fois passée l’émotion de l’avoir vécu, qui est intéressant, parce qu’il nous met à découvert, mais après tout, on ne voit pas comment on pourrait découvrir quelque chose de nouveau si l’on était pas à découvert. Ca n’est pas forcément une catastrophe mais c’est extrêmement difficile à vivre. C’est d’abord de l’Union Soviétique dont il est question, mais aussi et surtout de nous qui, 20 ans après que cette pièce ait été écrite et montée, vivons dans une période difficile. Il est question de nous et je me suis dit : pourvu que cette fois, l’Union Soviétique ne soit pas à l’avant-garde. Pour me rassurer, je me suis accroché au texte, je suis allé l’acheter et je l’ai lu. Ce soir, j’ai retrouvé des émotions très importantes que j’ai vécues en le lisant, et j’ai fait une promenade en trois temps.
La première chose qui m’a frappé en le lisant, c’est ce qui se dit en chacun des personnages, qui en réalité, porte plusieurs voix. On pourrait dire qu’à leur insu, les personnages trimbalent des voix qu’ils n’ont pas forcément voulu utiliser. Par exemple, c’est très impressionnant de voir ces jeunes qui se présentent comme les protagonistes d’une époque nouvelle où enfin un homme nouveau va arriver. C’est très impressionnant de voir qu’au fond, c’est le langage des révolutionnaires qui ont voulu faire un homme nouveau. Alors bien sûr, dans ce cas-là, c’est un entrepreneur, l’homme nouveau, mais c’est encore cette mythologie de l’homme nouveau, sur une nouvelle époque qui a fait table rase de l’ancienne. Et puis, c’est aussi ces jeunes qui se comportent comme des bourreaux dont on a bien l’impression parfois que ce sont les bourreaux staliniens classiques. “ Nous avons les moyens de vous faire parler. ” ; “ C’est pas du bon travail. ” ; “ Il faut aller plus vite. ”. Autrement dit, ces jeunes-là sont très anciens. Pour Éléna, c’est un peu la même chose, surtout dans ce moment très fort où elle se lève. Elle fait une critique de la vie ordinaire, de la vie petite bourgeoise médiocre. Je me suis pris à relire Maïakovski dans la même période, j’ai retrouvé des textes des années 23/ 24, dans lesquels il disait : “ Le pire de nos ennemis, ce sont les mœurs. ”, c’est-à-dire notre médiocrité petite bourgeoise. C’est ainsi qu’il décrivait l’ennemi principal de l’Union Soviétique d’alors.
On peut donc dire qu’au fond, ces personnages, Eléna et ses élèves, sont extrêmement différents et extrêmement proches à la fois . Voilà ce que disent ces jeunes : “ C’est en vous regardant faire que nous avons appris ”, “ C’est en vous regardant que nous avons appris dès notre enfance, à jouer les hypocrites et à faire semblant. Vous comprenez, Éléna, nous sommes vos enfants, le fruit de votre chair, pas vos enfants adoptifs, ne nous reniez pas, c’est vous qui nous avez fait ”. Je les ai trouvés très proches dans quelque chose qui nous concerne tous beaucoup, l’idée que c’est très dangereux de vivre en se racontant des histoires sans discernement. Aussi bien l’histoire qu’on se raconte en prétendant qu’on fait le bien du peuple que la vengeance imaginaire dans laquelle sont ces jeunes. Et je trouve que finalement, ce sont des compensations bien fictives qu’ils partagent. Éléna l’a vécu bien avant, je pense qu’elle s’est aussi racontée des histoires, qu’elle s’est aussi empoisonnée la vie par manque de discernement, mais ces jeunes gens n’ont pas plus de discernement qu’elle. Ils sont aussi empoisonnés par cette vengeance, par cette compensation fictive, ces tâches fictives dans lesquelles ils se placent. Finalement, ce cynisme, c’est quelque chose qui les garde prisonnier, c’est aussi l’histoire qu’ils se racontent, c’est la difficulté à accepter de faire l’effort de voir la réalité en face, d’accepter le conflit, la difficulté à vivre .
Et il y a un troisième moment, où finalement la pièce bascule et où ça ne sert plus à rien d’avoir la clé . C’est là qu’ils commencent à délibérer entre eux et je place mon espoir de ce côté. Il y a de la controverse, il y a du désaccord entre eux. Ce bloc, qui n’a jamais été soudé d’ailleurs, quand on voit le début de la pièce, laisse entrevoir des failles. A la fin, la dispute est entre eux et c’est précisément le moment où, curieusement, elle donne la clef. Là, il y a quelque chose de bizarre. Cette clé qu’elle donne, ouvre sur une seule chose, c’est le désaccord entre eux. C’est provoquer par une phrase , qui à mon avis est décisive, qu’elle prononce debout, en leur disant à eux de se mettre debout devant leur professeur : “ Vous, vous prétendez novateurs, vous avez appris à justifier votre bassesse par l’imperfection du monde. ”
Je pense que leur dire ça, est une manière de leur dire que l’on a pas le droit dans un monde imparfait de faire comme si on y était pour rien et qu’au fond, ce qui compte, c’est ce qu’on fait d’un monde imparfait. Et la bassesse consiste à mettre sur le dos du monde les responsabilités que l’on ne veut pas prendre. Faisant cela, elle les divise, chacun en tant que tel, et entre eux. Je pense que c’est peut-être ainsi qu’elle ouvre une perspective.
Est-ce qu’on peut dire que, à la fin de la pièce, Eléna est transformée ?
A partir du moment où elle parvient à faire quelque chose de son aveuglement, elle aide ces jeunes à y voir plus clair. C’est de l’ordre effectivement de la transmission: “ La méchanceté, l’hypocrisie, la bassesse, je connais ça autant que vous, vous croyez m’étonner… ”. Voyez la reconnaissance de l’aveuglement. Je crois que c’est le point de bascule qui permet à ces jeunes de s’affranchir de leur propre aveuglement. Et du coup, on voit bien qu’il y a une transformation du personnage et non pas une victoire obtenue de haute lutte à partir d’une position établie au départ. C’est sur cet aveuglement que, finalement la mise en scène nous permet de travailler, parce qu’ au fond c’est ce qu’elle nous fait partager. Je me suis senti en face de mes propres aveuglements, quand j’étais en face de cette table, parce que l’on ne me laissait pas m’aveugler tranquille. On me regardait en face, en me demandant de soutenir cette question de l’aveuglement, de mon propre aveuglement. Et c’est peut-être ça qui nous met si mal à l’aise. Un vrai bonheur d’être mal à l’aise comme ça, parce que peut-être on peut en faire quelque chose. Dans la montée du fascisme en Allemagne, c’est l’aveuglement auquel consentent ces petits bourgeois qui font la noce, cet aveuglement qui est le mensonge qu’ils s’adressent à eux-mêmes, avant de l’adresser aux autres. Je crois que les cauchemars sociaux, et pas seulement les cauchemars sociaux, viennent toujours après les mensonges qu’on s’est adressés, mais sans pouvoir en faire quelque chose. Et dans cette pièce, elle parvient à en faire quelque chose de ses mensonges, et je pense que c’est ça qui affranchit ces jeunes. Faire quelque chose de nos mensonges, c’est peut-être la seule leçon que l’on puisse transmettre.
Extrait du débat avec Les Amis de l’Humanité
Yves Clot, philosophe et sociologue, était l'un des participants au débat organisé par Les Amis de l’Humanité animé par Jean-Pierre Léonardini à l'issue de la représentation du 7 décembre 2002 au Théâtre de la Commune.