Chère Eléna est une pièce écrite au début des années 80 en Union Soviétique. Pourquoi avez-vous monté cette pièce qui se réfère à un contexte très précis qui n’est pas le nôtre. Aviez-vous en tête, d’emblée, son caractère universel ?
La pièce est forte par sa simplicité et c’est ce qui, sans doute, la rend universelle. Construire une idée de l’Homme qui soit une grande idée. Ce qui est dit dans la pièce et ce
que l’Histoire dit à travers l’Union Soviétique, c’est que c’est difficile à faire et que jusqu’à présent, ça a provoqué un grand désarroi. Je crois que la pièce de Ludmilla
Razoumovskaïa est une pièce sur le désarroi, désarroi d’un héros, et qu’en cela elle renoue avec une catégorie dramaturgique un peu dépassée, celle des Moralités. Pendant un
moment, je voulais appeler le projet : Éloge de la désuétude. Il y a là une héroïne, qui personnellement me touche beaucoup, parce que je pense
que dans toutes nos cervelles et dans nos cœurs, même un peu endormis, il y a un peu d’Éléna Serguéiévna. Face à sa réalité, dans l’intrusion de ses quatre élèves chez elle, un
soir de solitude, il y a aussi une leçon de réalité, et que la confrontation de ces deux réalités fait qu’on approche d’une forme de tragédie. Voilà pourquoi j’ai monté la
pièce.
Je l’ai montée aussi pour une raison très simple, qui est de l’ordre de notre histoire à nous, de l’état du théâtre en France. On sait à quel point il est remis en cause dans ce
qui fait son fondement, c’est-à-dire de réunir des femmes et des hommes devant une réflexion sur le monde. Tout est un peu usé, fatigué parfois. Et j’ai voulu que le Théâtre de La
Commune, notre équipe et moi-même répondions en disant : non, le plateau peut nous raconter toutes les choses qui nous inquiètent et nous les réfléchir. Il s’agit de parler
en l’occurrence d’un basculement, d’une brisure, d’une mauvaise surprise.
Je crois qu’Éléna est surprise : de bonheur quand ces quatre jeunes gens arrivent, parce qu’elle a construit un idéal, une innocence peut-être fausse
d’ailleurs ; mais elle subit durant la nuit qui suit cette visite une autre surprise, celle de l’apprentissage de la réalité de l’Histoire. Aux surprises qu’on a pu
vivre récemment dans notre vie politique, le théâtre répond par la surprise sur le plateau. C’est quelque chose d’aussi simple et naïf que cela.
Ludmilla Razoumovskaïa a essayé de raconter à quel point des forces mauvaises, des forces du mal étaient à l’œuvre et finalement arrivaient à ce que le monde soit détruit.
Certainement avec un grand pessimisme, mais aussi avec une énorme tendresse et j’avais envie de partager ce point de vue avec le public.
Y a-t-il une raison au parti-pris radical de la mise en scène qui ne répond pas au naturalisme apparent de l’écriture et qui donne l’impression d’impliquer directement le spectateur ?
La pièce qu’a écrite Ludmilla Razoumovskaïa est en fait extrêmement naturaliste. Elle se passe dans un petit studio, où Eléna vit seule dans son univers de femme célibataire, fille d’une mère absente, mais très présente dans sa vie. Il y a une cuisine, une salle de bain. Mais le naturalisme est une forme qui m’empêche de voir. Et c’est ce qui a fait que, pendant longtemps, je n’ai pas voulu monter cette pièce. Ça ne veut pas dire qu’on ne puisse pas le faire. Ça a été fait. Il y a un film, réalisé en Union Soviétique à partir de la pièce, où ce naturalisme-là prend sa place, puisqu’il s’agit de cinéma, donc d’un rapport au réel qui est très différent que celui qu’on entretient au théâtre.
Mais, en rapport avec le thème de la saison 2002/2003, Songes et Mensonges, et à partir d’une lecture faite de la pièce, avec les mêmes comédiens, il m’a semblé qu’on pouvait considérer que d’une certaine manière, Éléna faisait un songe, ou un cauchemar, quelque chose qui serait presque de l’ordre de l’irréel, parce qu’elle ne connaît pas la réalité qu’elle affronte. C’est ce qui m’a permis de fabriquer une sorte de représentation virtuelle, au lointain de la salle, où les comédiens ne dialoguent pas directement. On pourrait bien évidemment faire en sorte que le texte de la pièce soit un échange d’arguments dans un dialogue de face à face. On ne s’est pas privé de le faire en répétition. Mais il m’a semblé que dans ce cas là, quelque chose de la lutte mentale qui est au sein de la pièce, l’énorme souffrance des uns et des autres, disparaissait au profit de quelque chose d’autre plus polémique. C’est pour ça que je me suis écarté délibérément des situations, même si elles sont citées. Ce sont, du reste, des situations très simples : des gens rentrent, ils apportent des cadeaux, ils s’assoient, ils mangent, ils boivent et ils discutent.
Et puis, il y a un moment où l’action, la véritable action, prend le dessus, ce qui pose un problème théâtral : c’est la séquence du viol ou du semblant de viol. Le film n’apporte pas de réponse sur ce point-là. Mais c’est vrai que là, il y a quelque chose de l’action qui est très important, parce que c’est ce qui fait qu’Éléna négocie, d’une certaine manière. Tout d’un coup, elle ne supporte plus et donne le sentiment d’avoir perdu, même si elle n’a pas fondamentalement perdu. On a travaillé ce problème de différentes manières avec les comédiens et le scénographe, et j’ai préféré garder la logique d’une action mentale jusqu’au bout où, finalement, les mots et les pensées sont aussi importants que les actions qui sont induites par ces mots et ces pensées. En évitant de refermer l’action sur elle-même et sur les personnages qui la vivent, nous la vivons ensemble avec la salle. C’est un théâtre ouvert, j’ai souhaité qu’il soit à la fois intime et épique !
Si vous aviez gardé le principe des entrées et des sorties de l’appartement d’Eléna, les spectateurs se seraient sans doute retrouvés dans une attitude possible d’identification qu’induit souvent la convention naturaliste ?
Oui, mais il faut préciser que le choix se fait empiriquement. J’ai travaillé avec les comédiens sur plusieurs hypothèses de mise en scène et de scénographie. Celle-ci a été mise à l’épreuve. Il y a des moments où je doutais un peu, les comédiens aussi d’ailleurs. Mais nous sentions les uns et les autres qu’elle avait quelque chose de juste. Or, on ne fait pas de spectacle parfait. On a donc préféré pousser au bout la justesse de ce point de vue-là, qui, certainement, nous prive d’une autre justesse, celle d’une version plus réaliste. Mais, par contre, dans les répétitions et dans les représentations lorsque nous les réussissons, je trouve qu’il y a quelque chose d’extrêmement émouvant dans le dénuement de ces gens derrière une table, qui posent leur vie, qui sont à eux cinq tout un pays et presque le monde. Et que dans le fait d’être, dans un premier temps, coupés en deux comme un plan américain, puisque la table ne laisse voir que leur buste et leur tête, , dans cette manière d’être posés devant nous, comme un monde qui expose à la fois sa souffrance et ses contradictions, il y a quelque chose de plus émouvant que l’imitation des situations réelles. En m’accrochant à ses sensations que je vivais en répétition, j’ai voulu en accord avec les comédiens, proposer ce point de vue qui peut paraître radical.
Que peut-on conclure de la fin de la pièce, notamment sur la résistance du personnage d’Élena ?
L’écriture de la pièce fait qu’on ne peut rien conclure à la fin sur la mort ou non d’Éléna. C’est lié justement à la nature réaliste de la pièce : elle quitte le salon pour s’enfermer dans la salle de bain. La jeune Lialia cogne à la porte de la salle de bain et elle ne lui répond pas. Si bien que la pièce se termine sur un appartement vide, déserté. Que fait-elle derrière la porte de la salle de bains, je ne peux pas vous répondre et je sais que Ludmilla Razoumovskaïa ne veut pas répondre non plus. Cette forme d’absence est une forme d’ouverture. Il peut nous plaire de penser qu’elle s’est noyée dans la baignoire ou qu’elle a pris des médicaments très dangereux, comme il peut nous plaire de penser qu’elle est assise sur le bord de la baignoire, en attendant que tout le monde soit parti, pour enfin sortir avec un léger sourire, pourquoi pas après tout ? Mais on ne le sait pas. Il est vrai que la mise en scène, de par sa nature, donne un peu l’idée d’une présence-absence qui est peut-être une résistance assoupie, un recul en soi-même, ou une mort. J’ai essayé de garder cette ambiguïté, mais avec la présence du personnage en scène.
Sur la résistance d’Éléna, la comédienne peut en témoigner, je lui ai toujours dit qu’il ne s’agissait pas de construire une position de combattante. Je lui ai dit : c’est une femme qui fait un apprentissage. Elle a la fragilité d’une apprentie, et ça n’a rien à voir avec les constructions intellectuelles ou philosophiques qu’on peut faire à propos de cette pièce. Nous sommes presque forcés d’avoir un point de vue très naïf, lorsque nous travaillons sur la langue, la pensée au théâtre. Et quand Volodia parle à Éléna de l’époque dans laquelle elle vit, et qu’elle dit : “ Quelle époque vivons-nous ? ”, j’ai toujours demandé à la comédienne de ne pas savoir dans quelle époque elle était. Car ce qui me touche dans ce personnage, c’est cette extrême innocence poussée jusqu’à la cécité. Ne pas voir et être si innocent, comme nous-mêmes, peut-être, qui ne savons pas voir et avons la même cécité qu’Éléna dans sa “ bonne-mauvaise foi ”. C’est ce que nous avons constamment travaillé sur la scène : une naïveté au sens théâtral du terme, pas une bêtise, mais une profonde naïveté, c’est-à-dire quelqu’un qui ne connaît pas les choses et à qui on apprend. Cet apprentissage est extrêmement douloureux et ressemble à celui qu’on est obligé de faire, nous, maintenant, qui avons cru pendant des années que les choses pouvaient se construire assez aisément peut-être et qui découvrons que ce n’est pas comme ça, sans savoir pourquoi ça n’est pas comme ça, alors qu’on le sait très bien en même temps. Il y a dans l’innocence d’Éléna, cette même radicale violence de ne pas savoir. Donc pas de résistance au sens « héroïque » du terme, mais un combat douloureux : Eléna apprend et découvre à l’intérieur d’elle-même que ses certitudes ne correspondent pas à la nouvelle réalité que ses élèves lui font découvrir.
Extrait du débat avec Les Amis de l’Humanité,
animé par Jean-Pierre Léonardini
à l'issue de la représentation du 7 décembre 2002
au Théâtre de la Commune.