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Entretien avec Ludmilla Razoumovskaia

Comment êtes-vous devenue auteur dramatique?

J'ai commencé à écrire des pièces de théâtre par hasard. Dans ma jeunesse, je voulais devenir actrice. Dans les années 70 j'ai fait une école de théâtre. C'était une époque de liberté artistique (l'après Khroutchev) qui a vu naître une nouvelle poésie, un nouveau théâtre, de nouveaux auteurs. C'était inhabituel et très précieux pour nous qui étions habitués au mensonge et à l'hypocrisie. C'était une autre vie intérieure, indépendante.
Dans la littérature et le théâtre s'exprimait la franchise. C'est pourquoi le prestige de l'acteur et de l'écrivain a toujours été si grand. C'est une tradition russe d'écouter la voix de l'écrivain prophète. L'écrivain est la conscience de la nation face au pouvoir.

Pourquoi avez-vous écrit cette pièce? Quel en est le point de départ?

La raison est assez fortuite et pragmatique. Dans les années 80, je débutais ma carrière d'auteur dramatique, je suivais des cours de perfectionnement d'art dramatique, et le Ministère de la Culture m'a fait une commande. C'était l'usage à l'époque : l'auteur signait un contrat pour écrire une pièce sur un sujet donné. Je ne m'étais jamais particulièrement intéressée au thème de la jeunesse, je n'y voyais aucun intérêt particulier, mais ne pouvant obtenir de contrat sur le sujet qui m'intéressait, j'ai dû accepter de traiter le sujet qui m'était commandé. Pendant longtemps, je ne savais pas quoi écrire, puis cette idée m'est venue. J'ai écrit la pièce en trois mois. Le Ministère de la Culture refusa la pièce. On a réussi à la monter à Tallin, puis à Saint-Pétersbourg. Elle eut une grande diffusion dans tout le pays et fut mise en scène dans plusieurs théâtres. En 1983, la pièce fut interdite. Mais après la "perestroïka", elle connut une seconde naissance et ces dernières années elle est très populaire dans de nombreux pays.

Pourquoi la pièce fut-elle interdite en 1983?

L'art russe, à ce moment-là, était très surveillé par la censure. On interdisait toutes les œuvres qui représentaient la réalité. Notre régime totalitaire donnait sa préférence à l'art qui inspirait la joie de vivre et incitait à l'espoir et à l'optimisme. C'est pourquoi les autorités ont estimé que ce que je décrivais ne pouvait exister et que les écoliers soviétiques ne pouvaient se comporter de telle manière. En fin de compte, la pièce est dure et tragique. Or, plus un auteur montre un problème dans toute sa gravité, et plus c'est irrecevable pour les autorités.

Que risquiez-vous quand vous avez écrit votre pièce?

La censure a fait certaines corrections. La pièce a été montée dans un petit théâtre. Et ensuite pendant trois ans mes pièces n'ont pas été mises en scène. J'étais sur la liste noire des auteurs dont les œuvres ne devaient pas être présentées au public.

Sur quel public comptiez-vous?

Sur aucun. J'écris librement, comme j'aime. Et si le public apprécie et comprend mes œuvres, j'en suis heureuse.

S'agit-il d'une fiction ou bien quelque chose de semblable s'est-il produit?

C'est bien une fiction, mais par la suite, des personnes qui ont vu le spectacle m'ont dit qu'il était proche de la réalité. Il y a même eu un professeur de mathématiques à Riga qui a été confronté exactement au même problème et qui a dû changer de ville.

Eléna est un professeur "soviétique". Ses discours comportent parfois des tirades patriotiques. Qu'en est-il?

Elle appartient à la génération des années 60, génération qui avait perdu ses illusions communistes. C'est pourquoi elle sait parfaitement dans quel pays et dans quelle société elle vit, avec sa double morale et son hypocrisie. Elle ne va pas sur la place rouge avec des banderoles, ne prend pas position comme Sakharov ou d'autres dissidents. Elle accepte ses conditions d'existence, mais elle ne se fait plus aucune illusion.

Quel est l'essentiel dans la pièce?

La résistance constante d'une personne qui défend ses principes moraux et ses idéaux, et qui les oppose jusqu'au bout à l'absence de moralité, de frontières, de cadres, de lois qui font que l'homme ne connaît plus aucune limite. Ce qui m'intéresse, c'est le problème du mal. Le mal que l'homme commet et qui le détruit. Les jeunes gens qui justifient le mal qu'ils font par l'imperfection du monde, sont entraînés à la fin vers leur propre échec. Ce mal les anéantit eux-mêmes.

Quand la pièce devient-elle tragique?

La situation de départ porte en elle le ferment du dénouement tragique qui aurait pu aussi ne pas avoir lieu, si ces jeunes gens s'étaient arrêtés à temps. Mais malheureusement, ils n'ont pas su.

Vous condamnez la jeunesse?

Non, je ne condamne pas la jeunesse, mais sa position dans cette situation. Un tel conflit de valeurs morales peut exister non seulement entre plusieurs générations, mais aussi dans une même génération. Il peut y avoir un conflit entre Gorbatchev et Sakharov qui sont des gens pratiquement de la même génération….

Que pensez-vous de l'idéologie des jeunes gens ?

Il y a une part de vérité dans ce que disent les jeunes gens qui sont sensibles à l'hypocrisie et au mensonge. Mais ils se trompent de valeurs, ils tentent de justifier le mal qu'ils font par le mal existant dans le monde. Ils ont l'impression qu'ils sont en conflit avec Eléna Serguéiévna qui défend les idées du communisme et du socialisme. Seulement ils se trompent car elle ne défend que des idéaux humains (…).

Le problème est-il toujours actuel?

Oui. Notre société est devenue très cynique et pragmatique. L'argent a pris une grande place, qu'il n'avait pas auparavant. Maintenant, c'est l'argent qui décide de beaucoup de choses.

Interview de Ludmilla Razoumovskaïa
lors de sa venue au Havre
pour la création en France de Chère Eléna Serguéiévna - 1995