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Présentation

Depuis septembre 2005, et ce pour la saison 2005-2006, sont associés au Théâtre Dijon Bourgogne, un nouveau metteur en scène, Antoine Caubet, et un nouvel auteur, Jean-Paul Quéinnec.
Ensemble ils créent Chantier naval, une pièce que l’auteur a écrite pour l’occasion, une commande, l’écriture en réponse à une stimulation donc.
Avant en 2004, il y avait eu La Mi-Temps. A l’époque, la plupart des lecteurs des textes de Quéinnec étaient désarmés.
Sur la page, l’écriture s’inscrit comme un poème, la forme est prégnante. On redoutait une sorte d’abstraction, de manque de chair sur le plateau. Antoine Caubet a vu autre chose à la lecture et a choisi de porter sa vision sur la scène. Du coup est apparue une évidence. Evidence de la puissance narrative de cette écriture, évidence de son ancrage dans la terre des origines de l’auteur, évidence de sa portée concrète, charnelle. Et du coup, ceux qui ont vu le spectacle ont pu lire autrement les textes. L'auteur avait trouvé son metteur en scène. « Son » metteur en scène c’est-à-dire quelqu’un qui souhaite faire un parcours artistique dans la durée avec lui, comme le fait Cantarella avec Minyana, comme l’a fait Chéreau avec Koltès, quelqu’un qui ne regarde pas les pièces comme des produits plus ou moins consommables mais dont la confiance en l’écriture est suffisante pour prendre le pari de grandir avec. Un duo qui accepte de s’inventer ensemble. Dans quelques jours nous découvrirons Chantier naval, et nous nous réjouissons déjà d'avoir soutenu ce compagnonnage entre l'auteur Jean-Paul Quéinnec et le metteur en scène Antoine Caubet.

Marie-Pia Bureau
Secrétaire Générale


Un auteur, un metteur en scène.

J'ai rencontré Jean-Paul Quéinnec en lisant un de ses textes (La Mi-Temps) presque par hasard, au milieu d'une pile. J'ai été stupéfait par la vivacité de la parole, l'énergie du verbe, son acuité ; une parole des corps prête à être lancée dans un espace, une écriture qui invente le réel et crée de la légende, du mythe. Une écriture dont la paternité serait du côté de Joyce, de la liberté des mots, de la sensation plus que du sentiment, une écriture joyeuse et ouverte.

Après La Mi-Temps, que j'ai mis en scène et présenté au Festival Frictions en 2004, j'ai proposé à Jean-Paul d'écrire un nouveau texte, à partir des notions de "peuple" et de "travail", deux termes dont les sens se sont profondément transformés depuis une trentaine d'années. Nous avons beaucoup parlé, raconté, lui la fermeture des chantiers navals de la côte ouest où beaucoup de membres de sa famille ont travaillé, moi mes oncles lorrains, tous mineurs de fond, qui ont vécu les fermetures des mines et l'abandon de ce qui était pour eux le seul travail digne de ce nom, travail qui les faisait appartenir au peuple, à la classe ouvrière. Aujourd'hui, c'est comme s'ils n'existaient plus, comme s'ils "n'entraient" plus dans la catégorie du monde.

Et Jean-Paul a écrit, inventé, sans compassion, sans mauvaise conscience ni sentimentalisme, avec vigueur et clarté, la légende d'une famille, Chantier Naval

Antoine Caubet


Au moins deux générations de chaudronniers, riveurs, soudeurs, tuyauteurs, chanfreineurs m'ont parlé une langue faite de gestes, de noms d'outils, d'ateliers, de bateaux, de fêtes de lancement et d'accidents. Tous les hommes de la famille ont travaillé aux chantiers navals Delmas de La Pallice à La Rochelle. Dans les années 70-80, plus de 5000 personnes ont perdu "leur place". Même si j'ai vu les oncles, mon père, les grands-pères faire autrement, beaucoup d'ouvriers maritimes du chantier n'ont pas pu prendre le virage.

Je ne sais pas tout de cette histoire. La fermeture du chantier ne s'est guère racontée. Cette vue réelle et incomplète est un angle qui stimule l'écriture. Je n'ai jamais autant travaillé le document (des géographies, des faits et des gens) et pourtant, je n'ai jamais autant imaginé. J'ai voulu ancrer très fort mes repères et en même temps, provoquer de l'accident. Joindre le document et l'accident c'est écrire une histoire connue et incongrue.

Celle de la disparition d'une communauté ouvrière, et aussi celle d'un nouveau départ.

En perçant la coque au chalumeau de leur dernier bateau, les derniers chaudronniers du chantier font naufrage mais ouvrent une voie (d'eau) pour les autres membres restant. C'est alors pour Ma Cousine, Tata Guiguite, Jacques et Nine, un voyage vers le grand large, à six mille kilomètres au nord nord ouest, vers un pays de neige tout blanc pour peut-être, s'écrire autrement.

Cette pièce c'est aussi une relation. Je l'ai écrite pour Antoine (au-delà de sa commande) en pensant à lui, à son énergie et à sa rigueur. Après sa mise en scène de La Mi-Temps, il m'a donné envie d'un autre départ dans l'écriture aussi bien dans la langue que dans le discours. Il m'a donné envie de creuser encore cette légende familiale et de la lâcher en plein "désert océan", pour voir...

Jean-Paul Quéinnec


Chantier Naval

Ma Cousine, jeune fille de grande banlieue parisienne ayant mangé trop de hamburger et trop regardé la télé, « des pieds comme des palmes », pense à Tata Raymonde, la communiste, figure tutélaire et énigmatique de la famille. Elle lui avoue en secret qu’elle vole chez Carrefour, c’est sa révolte à elle, elle n’arrive pas à comprendre les communistes ; mais aujourd’hui elle s’est fait prendre la main dans le sac, elle est relâchée, et affolée elle fuit sa banlieue jusqu’à La Rochelle, berceau de sa famille. Elle arrive au port de La Repentie et hop ! saute, et descend dans l’eau noire du port, devient une sorte de sirène qui nage et parle sous l’eau, régénérée par ce soudain changement de monde.

À La Rochelle, dans le quartier de La Pallice, rue Thomas Paine, vit une famille de chaudronniers des chantiers navals. Depuis des années, le chantier réduit la main d’œuvre jusqu’à peau de chagrin, et cette nuit-là, très tôt comme à l’accoutumée, François, son frère Lili, ses deux fils Claude et André vont saborder le superpétrolier qu’ils remettent à neuf et couler avec lui. Nine, serveuse dans un bar du port, les rejoint pour un ultime dialogue avec son époux André. Bientôt l’énorme carcasse sombre sous les yeux de la population de La Pallice qui s’est déplacée sous les harangues de Tata Guiguite, la sœur de François, au courant du projet. Tandis que les hommes se noient, les trois femmes, Ma Cousine qui a vu depuis le fond de l’eau le superpétrolier s’enfoncer, Nine qui s’échappe à temps du bateau et Tata Guiguite, décident d’aller réveiller Jacques, le dernier homme de la famille, trop saoul ce matin-là pour suivre son père et ses frères dans leur sacrifice.

Jacques n’est pas, n’est plus « de » la classe ouvrière, n’en veut plus, ne sait plus, veut rêver, veut boire et se laisser rêver. Les femmes l’exhortent à regarder, à être là avec elles au bord de l’eau qui engloutit leur famille et leur travail, leur vie.

Tous quatre partent alors, vers un ailleurs à 6000km de là, vers un pays comme une page blanche où une nouvelle vie doit s’inventer, tenter de s’inventer en contant la mémoire de leur vie.

Texte épique, légende de l’aventure contemporaine de la classe ouvrière, des métiers de la mer, Chantier naval est un poème dramatique qui raconte ce qui deviendra une très vieille histoire d’un moment de l’humanité. Cela aujourd’hui, sous nos yeux, dans nos oreilles.

Antoine Caubet