Vos pièces sont foisonnantes et denses. La curiosité nous prend de savoir quelle famille, quels dimanches, quelle enfance... vous avez connus?
Noëlle Renaude : J'arrive à raccorder des bouts de ma vie. Je suis née et j'ai toujours vécu à Paris, mais mon ascendance rurale est forte. Je passais mes vacances en Normandie et petite, j'aimais observer les drames et les liens secrets d'un village. J'ai vécu toute mon enfance dans des histoires. Le terreau familial est très puissant. Une famille nombreuse (dix et sept enfants du côté de mes grandsparents) et absolument pas homogène. Je passe le bac en 1968. On se permettait de perdre du temps. Ce que j'ai fait. J'ai étudié l'histoire de l'art puis le japonais. Je suis entrée dans le monde littéraire par le biais de la traduction. La nécessité de l'écriture est venue brutalement, à 27 ans. J'ai acheté un cahier, un crayon et je me suis mise à rédiger du sous-Proust. Un ami m'a commandé une pièce de théâtre, le projet n'a pas abouti mais dès lors, je n'ai plus fait d'infidélité à l'écriture dramatique. De façon alimentaire, j'ai longtemps écrit des polars ou des sentimentaux sous un pseudonyme. Je travaillais en plus pour la revue Théâtre Public. Je voyais jusqu'à huit spectacles par semaine et j'interviewais des gens qui ont compté pour moi, comme Valère Novarina. L'écriture théâtrale représentait la part cachée de moi-même. C'était assez schizophrénique, et du coup mon écriture propre tournait en rond. Elle s'est débloquée grâce à l'absorption intense de formes scéniques. Rose, la nuit australienne et L'Entre-deux ont été publiés quand je me suis débarrassée de l'idée de la scène.
Pourquoi cette fidélité au théâtre?
NR : J'ai un dégoût profond de la solitude. Or l'écriture est un acte solitaire. J'ai besoin de la communauté du théâtre où les mots vont être pris en charge par les acteurs et les spectateurs. Je suis fidèle au théâtre car il contient une vraie violence. Je trouve essentiel qu'un auteur soit témoin de sa propre écriture. Accepter ce passage extrêmement intime au public, c'est accepter l'obscène, la honte. Cela permet de ne pas se leurrer.
La mort est obsédante dans votre oeuvre. Dans Petits rôles, un personnage qui mange les objets dit : "J'absorbe les petites affaires des morts, comme qui dirait leurs âmes exclusivement. Il faut que je mange tout pour que l'âme de Mme Verdure passe sans encombre de son ancien état à celui d'éternité". Votre écriture a-t'elle la même fonction?
NR : Oui, l'écriture est un moyen de transmettre. C'est une manière de faire vivre plus longtemps les morts. Toute vie compte à mes yeux. Je ne traite pas de grands sujets historiques. Je cherche à parler de la grâce de l'être humain au détour de ses côtés pitoyables et misérables.
Est-ce que le travail sur la forme est un enjeu avant de commencer une pièce?
NR : Au début de mon travail, je n'ai pas de sujet, pas de forme, juste une matière textuelle, des mots déjà agencés. Et quand j'ai un vrai matériau, je cherche comment raconter ca, par un monologue, une logorrhée, une invective, un impératif... (…) L'écriture, c'est comme se réinventer les tables de la loi, quitte à les transgresser ensuite.