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Entretien avec Louis-Do de Lencquesaing

À travers la conversation d’un couple d’âge mûr, Martin Crimp brosse un portrait drôle et cinglant de la classe moyenne anglaise, enfermée dans les fils barbelés d’un bien-être étriqué. Comment saisit-il ses sujets ?

Martin Crimp manie l’ironie à bout portant. Il ne juge pas ses personnages, mais épingle leurs comportements, apparemment anodins, avec cet humour typiquement anglais qui finit souvent par glacer. Il m’a avoué que cette pièce, une de ses premières, comportait une part autobiographique et s’inspirait de ses propres parents. Milly, la cinquantaine, et Franck, la soixantaine passée, peuvent nous rappeler des proches. Réacs, petitbourgeois, platement matérialistes, racistes par atavisme et pétris de peurs collectives, ces êtres attaqués par la vieillesse et la solitude restent très attachants.
Ils appartiennent à une autre époque : ils ne font qu’un, un vrai couple, avec ses haines, mais soudé au fond par la tendresse, alors que, aujourd’hui, notre génération prône l’individualisme pour préserver l’intégrité de la personne. Eux ne s’écoutent pas toujours… mais s’entendent profondément.

Ces gens craignent le monde extérieur, qui évoque pour eux vols, agressions, drogues, etc. Ils se retranchent dans leur intérieur, loin des nuisances de la ville. Mais, finalement, la violence vient de leur propre fils…

Ils n’observent le monde que par l’étroite lorgnette de leur petit pavillon, nourrissant leurs points de vue de peurs fantasmées ou collectives, de préjugés, de mésaventures arrivées à leur entourage. Chez eux, ils se comportent comme des autruches face à ce qui les dérange. Ils voient la réalité, mais ne veulent pas la dire.

Marijka, la jeune fille au pair hollandaise, apparaît par intermittence. Quel est son rôle dans la pièce ?

Elle apporte de la jeunesse et de la vie, d’abord, la vérité ensuite, enfin une vérité. Ces deux personnes ne parlent que de leur fils unique, de sa réussite, de leur belle-fille. Ils ressassent pour mieux oublier ce qu’ils ne pourront taire… l’absence de descendant… Marijka représente l’intrus qui vient troubler, par sa présence puis par sa parole, le consensus tacitement accepté des non-dits et révèle une vérité enfouie.
Cette structure se retrouve dans la plupart des pièces de Martin Crimp, notamment La campagne, que j’ai mise en scène en 2003. Comme si le couple générait du secret, du refoulé, et obligeait au mensonge, au moins par omission. D’où la nécessité du tiers pour dévoiler, pour forcer la parole.

Le théâtre de Martin Crimp repose sur les dialogues, qui conduisent l’action dramatique tout en semblant évier le sujet. Comment son écriture procède-t-elle ?

Cet auteur est un maître du dialogue sous-jacent ! Il tricote le langage du quotidien, tellement banalisé qu’il en fait une musique où, derrière le son, se glisse le sens secret. Son écriture se déploie en spirales et fait prendre peu à peu la fiction au fil des répliques. Elle tourne autour du thème central qu’elle encercle progressivement, comme dans une partition de Bach. Cristalline, elle est d’une précision extrême et sonne merveilleusement en Anglais, ce qui rend la traduction très complexe d’ailleurs. La vérité n’advient pas quand on cherche à la dire frontalement : elle surgit lorsqu’on tourne autour. D’où la difficulté d’un tel texte pour les acteurs car dès qu’ils mettent une intention trop visible, c’est foutu ! Les comédiens doivent savoir « ne pas jouer » : se contenter de dire les mots, tenir la vivacité du rythme, la musicalité de la langue, pour que le sens caché en dessous puisse poindre.

Probablement les Bahamas a été créé pour la BBC en 1987. Comment la mise en scène opère-t-elle le passage de la version radiophonique au plateau ?

Elle recrée la situation d’un enregistrement radiophonique en studio (qui aura d’ailleurs effectivement lieu avec France Culture). Ce biais pour atteindre la fiction me paraissait intéressant. Aurélia Alcaïs, Claude Duneton et Marilù Marini jouent à enregistrer la pièce, tandis que Sophie Bissantz, bruiteuse, fabrique l’environnement sonore à vue. Une manière pour rechercher la fiction, en tournant autour, pour mieux l’atteindre et pour offrir aux acteurs une façon ludique d’approcher les rôles, leurs représentations, et ainsi basculer progressivement dans la pièce, dans le théâtre, en s’amusant.
Probablement les Bahamas est sans doute la pièce le plus comique de Martin Crimp, sa plus touchante parce que sa plus intime… les parents…

Entretien réalisé par Gwénola David