« - Le vin est bon ?
- Ah oui très bon
- Vraiment ?
- Oh oui … bon vraiment bon… délicieux. Bon quoi.
- Un petit goût de figues fraîches… non ?
- ………………………. »
Et voilà. On replonge les lèvres et le vin n’a pas un autre goût que tout à l’heure, et pourtant, définitivement un autre goût :
de figues fraîches…
Nous sommes de langage.
Et les mots nous assignent à résidence.
Pourquoi sinon, dans le langage des prisonniers, le moment du repas est « l’heure de la gamelle » ? N’est-ce pas un mot fait pour les chiens ?
Il y a dans la langue l’espace de notre présence au monde.
Il y eut la langue d’Hitler, et il y a aussi celle des poètes.
Dans l’une et dans l’autre des êtres ont pris corps.
Dans quelle langue baignons-nous aujourd’hui ? Dans quelle grammaire prenons-nous corps ?
Ce sera l’objet de mon projet.
La monstruosité de la langue d’Hitler n’apparaissait pas à ceux qui s’incarnaient en elle et y trouvaient soudain la raison de leur existence. La monstruosité apparente tient
d’habitude à l’écart des autres…
On devine, sans vouloir y croire - comment y croire ? -, une monstruosité nouvelle dans la langue qui nous traverse et organise secrètement notre relation à l’autre.
Sa monstruosité manque bien sûr de nous apparaître franchement : comment en serait-il autrement, quand notre raison de vivre trouve un abri en elle ?
Et si la monstruosité se tenait dans ce simple asservissement des moyens et des effets de la langue au service d’un projet qui ne concerne plus l’humain (pas même un humain contre
un autre) mais qui cherche à s’en débarrasser pour mieux user de lui ?
Démoniaque
Alors revenons à l’anecdote.
Ce matin, j’appelle la société (biiiiiiiip) pour un problème privé. Je tombe sur une dame qui me dit bonjour très gentiment, je lui dis bonjour aussi. Mais elle enchaîne sans
m’entendre et me demande de taper mon numéro de contrat. Je tape. Puis la dame très aimable me pose une question. Elle dit, dîtes oui ou non. Je dis oui. Puis la dame se met à
énumérer une liste de problèmes et de questions avec des numéros à mémoriser. Panique. Je ne trouve pas ma question. Il n’y a pas ma question ! Heureusement elle m’entend et
dit : si vous voulez parler à quelqu’un dites oui. Je dis oui.
La dame reste au bout du fil et me redit bienvenue nous sommes à votre disposition, le temps d’attente pour parler à quelqu’un est de 4 minutes et 25 secondes environ, merci de
votre patience sinon raccrochez. La société (biiiiiiiiiiip) vous remercie de votre appel.
J’ai raccroché.
Enragée, forcément. Enragée contre quelqu’un qui n’existait pas.
Ça m’a fait une drôle d’impression. Une impression d’avoir envie de casser la gueule à quelqu’un. À n’importe qui puisqu’il n’y avait personne.
Et puis le ridicule m’a saisie. Je n’allais pas me mettre en rogne contre le progrès.
On faisait semblant de nous parler pour faire des économies. Ça n’était pas bien grave.
Et si ça l‘était ? Et si c’était grave de s’habituer à ce qu’il n’y ait personne au bout du fil et de parler quand même ?
On en a enfermé pour moins que ça…
Pascale Henry
04/04/2007