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RENDEZ-VOUS

L'histoire de ce spectacle sera celle d'un long rendez-vous de la vie. Nos biographies n'en sont pas si prolixes, et c'est pourtant ce qui rappelle nos carrières au souffle artistique premier, à une irrépressible envie de faire, au charme et à la nécessité d'un destin.
Il m'a été donné d'être témoin de la naissance de C'est à dire, monologue théâtral à la première personne, celle de l'auteur Christian Rullier, qui interroge diaboliquement les méfaits du langage et tente désespérément d'élucider comment il en est arrivé là, là, à l'écrire, à le dire, justement. L'autopsie du vivant a ceci en commun avec la contemplation des étoiles : états d'enfance et d'ivresse, vertige, angoisse, étonnement. Nos plus grands savants, si pointus soient-ils, naviguent au pays des merveilles : pris par le monde qu'ils explorent comme le rêveur l'est par ses songes, comme l'humain par ses propres mots. Le sujet me passionne.
A plusieurs reprises, à l'occasion de ces opportunités délicieuses qui sont parfois offertes aux acteurs et que l'on nomme "Texte Nu", ou "Carte blanche", je suis revenue sur le thème de l'écriture et du langage comme on remonte aux sources, aux origines toujours mystérieuses du chemin qui m'a faite, et C'est à dire, à chaque fois, s'imposait.
Cette écriture, théâtrale s'il en est, renouvelait en ces diverses circonstances ses vertus captivantes : éveil, émotion, cocasserie, pensée. Christian Rullier m'avoua un jour qu'il voulait lui-même dire le texte, son texte, en scène. Voudrais-je l'y aider ?...

La mise en scène d'un monologue peut paraître aussi suspecte que nécessaire. Dépend de l'acteur, au plus haut point. Et ici ce n'est plus un soupçon, c'est un risque : l'auteur n'est pas acteur, que l'on sache, et celle qui met en scène n'est connue que pour jouer la comédie. Allons ! C'est bien cette inversion qui me tente, stimule les attendus de la scène et ouvre les orients d'une aventure : il est si rare d'être en contact avec le souffle et le corps mêmes de l'écrit. C'est à ce contact entre scène et salle qu'il faut donner les conditions d'exister.

Rullier par Rullier. L'auteur s'empare de son texte, et c'est à l'un et à l'autre que je me dois. Autour du corps délictueux du dire tourne, s'ouvre, ou se referme l'espace fictionnel de l'écrit. Allées et venues dans le labyrinthe d'une quête aux confins de la mémoire. Allers et retours de la personne aux personnages qu'elle fait renaître, obscènes et révoltés, innocents et tragiques, par une conscience à proprement parler fantastique et sulfureuse de son identité.

A l'instar de l'enfant pour qui son lit est un royaume et trois pas dans le sable un infini, l'auteur-acteur qui se livre à vous arpente le temps sans chronologie séculaire dans les cadres d'un espace changeant dont un démiurge caché mais bien humain s'amuse à tirer les ficelles. Le génie du lieu s'appelle Jean-Marc Stehlé. Qui d'autre aurait su si magiquement offrir à la parole cet écrin sans limite dont les cloisons légères se peuvent mouvoir au gré des mots ?... Mouvance infléchie par les subtilités d'éclairages que suscite le matériau. Pauvre et précieux, comme la peau. Par lui, tous les états de la présence sont rendus possibles : de son apparition à sa trace même, se déploie le spectre de ses multiples vibrations. Lumières.
Marylin Alasset en compose la partition et la dirige "au doigté". Qu'elle ait bien voulu m'assister dans la mise en oeuvre de cet événement, que Jean-Marc en ait tracé le sol et le ciel comme on ouvre la main, densifie ce rendez-vous de la meilleure des fidélités artistiques, celle qui allie le coeur aux libertés de l'esprit.

Christiane Cohendy