LES TRACES TANGIBLES ET INTANGIBLES
Si les enfants n’ont pas été directement impliqués dans la construction du spectacle, l’échange n’en a pas été moins intense et humainement riche. Christian Carrignon intervenait
tous les jours dans la classe où il animait un atelier. « Les enfants étaient aussi en résidence. Nous faisions des jeux d’écriture, avec des mots obligatoires. Certains
enfants tenaient le journal de bord de notre traversée en commun. Ils m’ont aidé à inventer la vie des personnages de ma classe inventée ». Cet engagement réciproque crée des
liens d’autant plus fort qu’ils sont, en grande partie, informels. « Nous avons traversé ensemble des moments de vie que je me devais de leur restituer à travers ce spectacle. Je
leur devais un beau spectacle ».
Mais Christian Carrignon a accumulé tellement de matériaux et d’émotions qu’il éprouve le besoin de laisser une autre trace en partage. Il bricole un livre-objet, un témoignage
sensible dans lequel s’articule les étapes de la création et les deux résidences. « C’est un outil pédagogique sur le spectacle. C’est aussi un livre qui relate l’échange, la
richesse de ces enfants aux origines et aux vécus multiples ».Bien sûr, chaque enfant va voir le spectacle et reçoit un exemplaire du livre. « Je me plais à imaginer que dans
dix ans, quand ils partiront de chez leurs parents, en faisant leurs valises, ils retomberont sur ce livre et que des souvenirs vont remonter à la surface…».
LA RECONCILIATION
Christian Carrignon le reconnaît : « Avec ce spectacle, j’ai réhabilité mon rapport à l’institution scolaire, je me suis réconcilié avec les maîtresses ».Lors de ces deux résidences, il a découvert en effet des enseignantes fortement impliquées dans leur métier. « Elles ont, toutes les deux, des approches très différentes, mais aboutissent au même résultat : toujours prendre en compte les individus qui composent une classe ». Car, jusque- là, sa relation à l’éducation nationale était plutôt conflictuelle. « Je connaissais uniquement les enseignants par incidents interposés lors des séances scolaires de mes spectacles ».Un malentendu qui, d’ailleurs, remonte à l’enfance. On ne peut pas dire que l’école a su encourager sa vocation artistique. « Les séances scolaires de théâtre étaient insupportables et m’ont dégoûté de toute envie d’ouvrir un livre de théâtre. Aujourd’hui encore j’ai d’énormes difficultés à lire une pièce de théâtre ».Et l’artiste de pointer l’une des grandes limites de l’éducation artistique : cet enseignement fait appel à une sensibilité particulière, il requiert un savoir-faire très spécifique que le cadre et les contraintes scolaires ne favorisent pas toujours. Alors, comment faire naître le désir de théâtre ? Christian Carrignon n’a pas de réponse toute prête à cette question complexe. Il n’a qu’une seule certitude : « Aller au théâtre dans le cadre du temps scolaire ne doit pas s’apparenter à une prescription médico-psycho-éducative ».
RETOUR À L’ÉCOLE
Cet aller-retour entre la fiction et le réel Christian Carrignon l’a concrètement expérimenté. L’idée du spectacle est né d’une rencontre avec un enseignant de l’école Freinet
quelque peu réfractaire au système éducatif traditionnel. Le projet a ensuite été nourri par deux résidences d’écriture de trois semaines, en mars-avril 2004, dans les classes de
CM1 CM2. « Pour écrire un spectacle sur une classe, le meilleur moyen est de m’asseoir au fond d’une classe avec mon carnet, d’écouter aussi, de glaner des bouts de vie en
marche… ».
Ces résidences sont mises en place par Très Tôt Théâtre à Quimper et le Théâtre Massalia à Marseille. Christian Carrignon se retrouve ainsi dans une classe de village à Pouldu,
dans le Finistère, puis il atterrit à Saint-Mauront, au milieu d’écoliers issus de l’émigration algérienne et comorienne. Deux réalités très différentes, aucune synthèse possible.
De toute façon, avec Christian Carrignon rien n’est jamais linéaire. « J’avais envie de parler d’un CM2 de rêve dans lequel chaque gamin porte un secret, une fêlure, que
l’espace d’apprentissage ne permet pas d’entendre. Et ces secrets, je les avais déjà dans ma tête. Je me suis assez peu inspiré de ce que j’ai vu en classe. L’essentiel du
spectacle est constitué d’un mélange de fiction et d’autobiographie. Finalement, durant ces deux résidences d’écriture, je n’ai rien écrit. Mais j’étais à la pêche de ce que
j’avais vu quand j’avais dix ans. Je me replongeais dans le bain. Il était essentiel de retrouver le rythme d’une journée scolaire, les sensations, les odeurs… ». Difficile donc
d’identifier précisément et concrètement l’apport de ces résidences dans la création. Une chose est sûre : le spectacle n’aurait pas était le même sans cette immersion. Quant
aux enfants, ils ont appris que la poésie que l’on trouve dans les livres est avant tout une manière de vivre.