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Conversation avec Gaétan Soucy - Extraits

(…) " L'inaptitude humaine à réaliser l'amour ne ferait pleurer personne si les êtres n'étaient point faits tels qu'ils ont une soif mortelle (qui donne la mort, et jusqu'à la mort) de cet impossible amour. Voilà ce qui est tragique. Le genre humain a faim d'un pain qui n'existe à ce point pas qu'il lui a fallu inventer Dieu. L'homme est une machine à désirer l'impossible. Kant avait très bien vu cela, et ça le laissait singulièrement rêveur. Aussi préconisait-il de ne pas trop couvrir les enfants de tendresse -conseil terrible- de crainte qu'ils n'en gardent, une fois adulte, le souvenir d'un engagement que la vie ne pourra pas tenir. Il fallait apprendre à manquer dès l'enfance, puisque la vie humaine ne consiste que dans l'asphyxie de ce manque. Tout enfant vient au monde dans le royaume de l'amour maternel, qu'il n'a pas eu à mériter, et dont il gardera sa vie durant l'atroce nostalgie. " ( …)

(…) " Fiction ou drame, roman ou tragédie, la page blanche est la même, son inertie têtue désempare autant. Ecrire s'avère le lieu où tout peut cohabiter, le romanesque, le théorique, le dramaturgique, le réquisitoire amoureux, alouette, à l'image de la table à dissection de Lautréamont, que partageaient sans se rencontrer le parapluie et la machine à coudre. Si différence il existe, elle ne se dessine pas de l'intérieur de l'écriture, si de telles expressions ont quelque sens, mais dans le rapport que cette écriture entretient avec ce qui n'est déjà plus elle, c'est-à-dire sa mise en forme publique, par laquelle elle acquerra (ou non) son statut d'œuvre. Roman ou théâtre. Dans le cas présent de cette pièce Catoblépas, eh bien, ce fut d'abord un concours de circonstances, comme toujours. Mais les choses ne se font pas sans raison non plus. Au-delà du hasard des rencontres, il y a une nécessité intérieure qui fait que les choses " prennent " au sens d'une mayonnaise ou d'un précipité chimique. La petite fille… avait été écrite à la première personne, c'était là ma première tentative narrative de cet ordre. J'ai pu développer un rapport nouveau à la voix, une relation quasi physique au texte que je n'avais pas connue auparavant. Cette voix m'avait au sens propre ensorcelé, et j'y ai senti, à tort ou à raison, un appel vers la scène : il fallait pour me libérer de cette hantise intérieure faire en sorte que la voix se déploie physiquement dans l'espace. Cela paraît bien romantique, mais que voulez-vous que je vous dise. Là s'enracine la motion première à laquelle on doit Catoblépas. " ( …)

Extraits de Conversation avec Gaétan Soucy
propos recueillis par Stéphanie Jasmin
In LEXI/textes 5 - Publication du Théâtre National de la Colline,
Editions de l'Arche, mai 2001