Sergi Belbel est non seulement un représentant de la nouvelle dramaturgie catalane, mais aussi un dramaturge du chaos et de la catastrophe. Comment défi nissez-vous le courant du théâtre de la catastrophe ?
Dans les dramaturgies contemporaines, le théâtre de la catastrophe est surtout caractérisé par une absence d’exposition de la situation et des personnages. Chez la plupart des
auteurs dramatiques contemporains (européens essentiellement), quand la fable commence, tout ce qui a constitué l’histoire des personnages a déjà eu lieu. Par conséquent, nous
entrons directement dans « l’histoire », dans le vif du sujet. En ce sens-là, les pièces de Sergi Belbel et singulièrement Caresses sont emblématiques. Dès la première scène
de Caresses, un confl it, à la fois physique et verbal, éclate entre l’homme jeune et la jeune femme. Ce confl it naît de problèmes passés, d’une histoire propre au
couple qui n’est pas montrée sur scène.
Chez Belbel, il y a de nombreuses autres dimensions, notamment celle de la comédie dramatique.
Dans ses pièces Belbel fait souvent un écho proche ou lointain à différents thèmes et genres théâtraux. A quelle pièce fait écho Caresses ?
A chaque fois que Belbel aborde un sujet, il fait un travail référentiel voire stylistique sur les thèmes et les genres. Par exemple, avec Le temps de Planck il aborde le thème de la comédie musicale. Avec Caresses, il prend modèle sur La Ronde de Schnitzler, mais aussi les dramaturgies allemandes et autrichiennes. Il semble bien connaître ces dramaturgies qu’il a déjà utilisées dans la pièce Elsa Schneider. (Pièce sur la vie de Romy Schneider s’inspirant de la nouvelle d’Arthur Schnitzler Mademoiselle Else).
Quels sont les thèmes abordés dans la pièce ?
Les thèmes abordés sont la difficulté et l’impossibilité de la relation à l’autre, l’excès dans les relations, dans les corps, dans les paroles parce que beaucoup de choses ne
sont pas dites et assumées par les personnages.
Mais dans chaque scène le paroxysme se décline différemment selon les relations entre les êtres, qui sont souvent des relations familiales. Il est ainsi souvent question de
relations, d’histoire et de secret de famille. Il y a une réelle dimension du secret dans la pièce.
Tous ces thèmes sont traités dans une langue et un rythme qui peuvent conduire les personnages au burlesque par excès. Ils en deviennent presque ridicules mais toujours humains.
Dans toutes ces histoires de familles, tous ces mensonges, ces secrets, ce mal vivre, y-a-t-il tout de même une lueur d’espoir ?
Oui et c’est la principale raison qui m’a fait choisir Caresses. C’est aussi pour cela que je n’ai pas choisi l’autre variante de La Ronde d’Arthur Schnitzler
intitulée La ravissante ronde du ravissant monsieur Arthur Schnitzler de Werner Schwab. La ravissante ronde… est une pièce très drôle mais beaucoup plus noire que
Caresses.
Si nous avons choisi Caresses, c’est aussi pour la radicalité et l’immédiateté de la parole que l’on trouve aussi chez les dramaturges germaniques. Mais je pourrais aussi
faire une comparaison avec les films de Pedro Almodovar parce que nous sommes dans une expression du sud dans laquelle les choses se disent.
La pièce se passe dans Barcelone, aurait-elle eu une autre dimension dans une autre ville ?
La pièce serait évidemment différente si elle se passait ailleurs. Barcelone est une ville particulière, il y a un brassage, la modernité, les quartiers et leurs promiscuités. Tout cela est vraiment déterminant parce que cela renvoie à la question du voyeurisme. Aucune intimité n’est possible. Les rapports se retrouvent bouleversés empêchant l’harmonie et l’amour. Il y a une surdétermination sociologique, politique qui n’est pas exprimée directement chez Belbel mais qui est très présente. C’est la dimension épique.
Monter cette pièce comporte-t-il un défi , une diffi culté majeure ?
La principale diffi culté est de faire coexister la dimension intime des couples, des duos et une dimension plus épique que l’on sent vraiment dans l’écriture de Belbel.
Belbel nous présente une forme de théâtre épique. S’il a choisi La Ronde comme modèle, c’est justement parce qu’elle a cette dimension sociale, politique, éthique…
Ce qui est le plus intéressant et complexe pour moi, en tant que metteur en scène et comédien, c’est cette « grande histoire » qui traverse toutes ces « petites
histoires ». Ce qui m’intéresse au plus haut point c’est cette dimension du scandale dans Caresses qui n’est pas une provocation de la part de Belbel, mais tout
simplement son univers.
Propos de Christian Taponard
recueillis le 26 janvier 2007