De Dario Fo à Edward Bond en passant par Bernard Noël, Jean Genet, James Joyce, Jean Cocteau, Serge Valletti, Laurent Fréchuret s’intéresse tout particulièrement au répertoire contemporain, avec des échappées du côté des poètes « possédés par la rage de dire » et dont la langue secoue les torpeurs. Pier Paolo Pasolini, insurgé de la société, qui décline ses obsessions sous toutes les formes, poésie, cinéma, dramaturgie, est de ceux-là. Après avoir réalisé tout un travail autour de l’oeuvre de Pasolini et clos en juin 2004 sa résidence à Villefranche-sur-Saône par un spectacle qui en était la substantifique moelle, Laurent Fréchuret inaugure son arrivée au Théâtre de Sartrouville–CDN avec Calderón.
Quand on dit Pasolini, on pense d’autant plus vite au cinéaste que le dramaturge a été longtemps boudé. Pourtant aujourd’hui ses pièces retrouvent la faveur des metteurs en scène. Seraient-elles aujourd’hui plus actuelles qu’hier ?
Elles l’ont toujours été et le resteront car comme tous les grands poètes Pasolini est un visionnaire. L’intérêt que suscitent ses pièces ne relève pas d’un retour en grâce. Simplement, les gens qui avaient son âge lorsqu’il est mort avaient, si j’ose dire, trop le nez dessus. Il a fallu la distance du temps pour le débarrasser des clichés dans lesquels on l’a longtemps enfermé. Son oeuvre excède de loin le cinéaste ésotérique et provocateur ou le polémiste enragé. Oui Pasolini est virulent, mais au-delà de l’anecdote. Si on se plonge patiemment dans l’oeuvre, on s’aperçoit qu’il n’est pas seulement un des plus grands poètes du XXème siècle, un inventeur de formes, mais aussi un « acharné de la réalité ». Il luttait « avec les armes de la poésie », forgeait son oeuvre de multiples façons et à la manière d’un primitif.
Pour vous, comment s’est effectué le plongeon dans l’oeuvre ? par le cinéma ?
J’ai vu ses films quand j’avais seize ans, mais ma découverte de Pasolini s’est faite par la poésie. C’est une forme majeure de son expression, mais ce n’est qu’une des formes qu’il emploie pour fondre sur la seule proie qui l’obsède : la société bourgeoise et son conformisme.
« J’ai, dit-il, une seule obsession, mais je la décline sous des formes différentes. » Poésie, écrits politiques, articles de journaux, essais, romans, cinéma, tout lui est bon pour mettre en miroir l’ancien et le nouveau, le mythe et la réalité afin de mieux éclairer le présent. Comme dans les tragédies antiques dont on pourrait dire qu’il écrit les suites en y intégrant notre monde, il mêle politique et poétique, interroge la démocratie et notre rapport à la liberté, à la mort.
Là vous parlez plus précisément du dramaturge ?
Ce qui est remarquable, c’est que le dramaturge prend tout de suite de la hauteur, touche à l’universel et questionne le théâtre. Au moment où il le fait, ses réponses sont iconoclastes et dérangent. Dans les années soixante-dix, nous sommes dans un moment charnière de la contestation et il renvoie dos à dos le vieux théâtre bourgeois et ses rites sociaux, le théâtre d’avant garde de type Living theater et toutes les autres formes qui se pratiquent, notamment le théâtre d’images. Pour lui les cris, les images, les corps en folie ne suffisent pas, il faut revenir aux mots, à un théâtre de la parole et faire de la scène un lieu politique et sacré.
Pourquoi parmi les dix pièces de Pasolini, avoir choisi précisément Calderón ?
Parce qu’elle m’émeut et me semble la plus théâtrale et la plus accomplie. Lui-même le reconnaît, dans une lettre. À partir de La vie est un songe de Calderón, Pasolini, comme l’auteur dont il s’inspire, s’interroge sur la liberté et l’emprisonnement à travers l’histoire de Rosaura qui, chaque matin, se réveille dans un lit, une famille, une classe sociale différents et pousse chaque fois un cri d’horreur et d’effroi car elle ne reconnaît rien. Étrangère partout, elle remet le monde en cause et s’insurge contre ce que lui impose d’être la société, qu’elle soit fille de roi, prostituée dans une banlieue de Barcelone, exclue parmi les exclus ou encore petite bourgeoise dans un milieu normalisé. Un monde que Pasolini regarde comme un moderne camp de concentration, un vaste camp de consommation, lieu insidieux d’aliénation jouissive, un nouvel enfermement. Pasolini a commencé d’écrire ses pièces quelque dix ans avant sa mort, dans les années 66/67. L’action de Calderón se passe en 1967 et déjà il prévoit l’abdication d’une certaine gauche et la normalisation de ceux qui vont devenir de petits bourgeois ou de grands patrons.
Comment voyez vous Rosaura ? comme une rebelle ou une inadaptée de la société ?
Elle est les deux. C’est une inadaptée à la vie qu’on lui impose, qui ne sait plus dire le monde avec des mots courants et fuit de rêve en rêve, tombe de blessures oubliées en douleurs nouvelles. En quête d’elle même elle se demande d’où elle vient, où sont ses racines, qui sont ces amours dont elle se souvient à chaque halte. Un lieu où justement, on pourrait se poser, se réveiller.
Mais que viennent faire dans ce voyage Les Ménines de Velazquez ?
C’est l’étonnante idée de Pasolini pour subvertir l’Espagne de Franco en faisant appel au siècle d’or. Avec Les Ménines, Velázquez, qui affirme là que la peinture c’est la vie, fait oeuvre révolutionnaire en détournant les règles de la peinture de l’époque. Au lieu de peindre des prélats et des gens de cour qui posent pour représenter leur pouvoir, il les saisit, sur le vif, entre deux poses, « un moment fortuit », comme un polaroïd saisit un moment de vérité. Au milieu de ces personnages, il y a l’infante punaisée comme une mouche, qui regarde le ballet aléatoire du monde autour d’elle et s’y sent étrangère. Il y voit un rapprochement avec Rosaura, c’est la raison pour laquelle elle se réveille dans le tableau de Velázquez. C’est aussi une magnifique trouvaille poétique de la part de Pasolini qui nous transporte de l’Espagne de Franco à l’Espagne du siècle d’or, celui de Calderón de La Barca et de La vie est un songe. C’est un des moments inattendus du voyage initiatique de Rosaura. Cette pérégrination dans le temps et l’espace est ludique, pleine de rebondissements et de surprises. Calderón n’est pas une pièce à thèse, mais un puissant matériau de jeu avec lequel Pasolini nous invite à rester vigilants. Il nous dit que le théâtre n’est pas le café du commerce, mais le lieu de la liberté, une place publique.
Propos recueillis par Dominique Darzacq