Ce n'est pas l'immensité du désir insatisfait qui désespère mais la passion naissante confrontée à son vide. Le désir inextinguible de connaître passionnément tant de filles
charmantes naît dans l'angoisse et dans la peur d'aimer, tant l'on craint de ne se libérer jamais des rencontres d'objets. L'aube où se dénouent les étreintes est pareille à
l'aube où meurent les révolutionnaires sans révolution. L'isolement à deux ne résiste pas à l'isolement de tous. Le plaisir se rompt prématurément, les amants se retrouvent nus
dans le monde, leurs gestes devenus soudain ridicules et sans force. Il n'y a pas d'amour possible dans un monde malheureux.
La barque de l'amour se brise contre la vie courante.
Es-tu prêt, afin que jamais ton désir ne se brise, es-tu prêt à briser les récifs du vieux monde? Il manque aux amants d'aimer leur plaisir avec plus de conséquence et de
poésie. Le prince Shekour, dit-on, s'empara d'une ville et l'offrit à sa favorite pour le prix d'un sourire. Nous voici quelques-uns épris du plaisir d'aimer sans réserve, assez
passionnément pour offrir à l'amour le lit somptueux d'une révolution.
Raoul Vaneigem
Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations