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Présentation

Un petit groupe d’idéalistes d’un autre temps, artistes décalés, marginaux de tout poil, amoureux en rupture, mis au ban de la société du « chacun pour soi », décident de rassembler leurs brisures et autres lumières pour monter un cabaret censé faire un « carton », et tourner ainsi, enfin, la roue de la fortune à leur avantage. Et c’est le grand jour : sketches, chansons et boniments transportent pêle-mêle artistes et public dans l’aventure de la Première.

Le spectacle, nourri par les répétitions et de la « matière » que sont les personnalités des membres du Cabaret, mélange interventions parlées, chantées, mimées ou musicales, brodées jusqu’à l’improvisation. Les quatre jumelles de Copi devient alors une sorte de prétexte – le « clou » du spectacle imaginé par les protagonistes, nostalgiques de cette époque exaltante, avant la chute, avant la fin de l’Histoire, dont Copi était une des figures emblématiques.

Et puis il y a des chansons. Chansons d’amour, de trahison et de solitude, qu’elle et lui chantent à genoux, au bout de la nuit, comme dans un film d’Almodovar. Chansons de variétés, pop, rock, samba et chansonnettes, revisitées, recomposées, ajustées au cœur de chaque interprète.

Du cabaret, le spectacle a le rythme et l’humour ; du carton, la surprise de ce que l’on trouve quand un illusionniste en soulève le couvercle :
Un Monsieur Loyal (et sa dame), des travestis, des fesses à l’air, un musicien débordé.
Des saynètes, des pantomimes et des chansons.
Des années 20, des années 70, du 21ème siècle, et l’Histoire qui poursuit sa marche implacable derrière les petites histoires de chacun.
Un ton joyeusement désenchanté, irrévérencieux et provocateur, pour faire rire et d’abord rire de soi, pour croire encore et donner à croire aux lendemains qui chantent.
Une petite scène, une sono et quelques spots, face aux tables et chaises disposées pour le public.
Un paravent, un portant croulant sous les costumes, une coiffeuse, de quoi se travestir, beaucoup de couleurs, verroterie et pacotilles, du brillant, de la poudre aux yeux, pour faire la nique à « ceux qu’en ont ».
Une forme légère, de bric et de broc, un cabaret de carton-pâte, mais qui cartonne !


NOTES …

Je voudrais que les spectateurs réalisent soudain qu’ils sont aussi sur scène, figurants d’un soir dans le cabaret où se situe l’histoire que nous racontons. Je voudrais que nous ayons tous la sensation d’être impliqués dans la même histoire. De même nous faisons partie du même monde, non ? Solidaires en quelque sorte. Si quelque chose va de travers, nous allons tous en subir les conséquences. Et qui sait ce qui peut se passer ? C’est ça le théâtre. C’est encore plus évident au cabaret où la part d’improvisation est plus visible. Qu’est-ce que nous allons faire ensemble ? Il est bon d’être de temps en temps dans la situation de se souvenir que nous avons un destin commun, même si tous différents, et chacun à sa place. C’est comme une messe sans dieu. Nous pouvons nous passer de dieu, mais c’est impossible je crois de se passer des messes. Et c’est pourquoi il y a le théâtre et les concerts, et les manifestations, et les matchs de foot… avec tous les rituels autour pour nous relier.

Sur un plateau de théâtre, les acteurs sont forcément dans l’action – même s’il s’agit seulement d’avoir une présence silencieuse. Tout compte. Le geste qu’on fait ou qu’on se retient de faire, le mot qu’on oublie de dire ou de taire, la pensée qui nous traverse ce jour-là, à ce moment-là. Et si c’était pareil pour le spectateur  ? Et si tout était important ?
Je pense, comme Artaud, que la représentation doit être un événement aussi pour le spectateur. C’est une expérience et, comme telle, elle comporte un avant et un après.
Je n’ai pas envie de provoquer le spectateur au sens de lui faire passer un moment désagréable. Je n’ai pas envie par exemple de le culpabiliser à propos de son éventuel défaut d’engagement dans sa vie. Et qu’est-ce que nous faisons de plus nous, qui nous autoriserait à malmener le public ou à lui faire la morale ? D’ailleurs, je crois qu’on ne peut forcer personne à entendre quelque chose qu’il n’est pas prêt à entendre. Par contre, si un spectateur va au cabaret, c’est à mon avis qu’il a envie d’être un peu bousculé, déplacé, « joué ». Et puis je n’ai pas envie de faire des spectacles qui participent au consensus. Au contraire. J’aimerais provoquer des émotions contradictoires, des rencontres et des débats d’idées.

Le théâtre contemporain questionne beaucoup le temps de la représentation et la notion de présence dans le langage qu’il cherche et les codes de jeu qu’il appelle.
Même si on peut dire que tout est presque pareil qu’il y a cinq mille ans – l’amour, la soif inexpliquée du pouvoir, cette capacité inouïe qu’a l’homme de se dépasser pour créer ou pour détruire… – même si on est obligé de constater que nous n’avons pas sensiblement évolué, notre monde est néanmoins beaucoup plus complexe aujourd’hui, à cause de la perception diversifiée que nous en avons.
Ce ne sont pas les textes, mais les codes du théâtre classique qui sont parfois impuissants à transcrire nos interrogations sur le monde actuel. Pour moi faire un théâtre contemporain c’est tout simplement tenter d’inventer de nouveaux codes, de nouveaux langages qui parlent aussi à notre culture côté subconscient. Stimuler les imaginaires des spectateurs, en tenant compte du fait que ces imaginaires sont nourris par les progrès techniques et les avancées scientifiques, par des cultures qui nous étaient encore étrangères – voire hostiles – il y a cinquante ans, et qui aujourd’hui se sont mélangées en nous comme les épices dans une grande marmite, jusqu’à nous faire aimer des saveurs que nos parents ou nos grands parents détestaient.
La forme du cabaret, que, comme la plupart des spectateurs, nous n’avons jusqu’à présent que fantasmée et non pas appréhendée de l’intérieur, est un choix qui nous oblige à repartir de zéro. Tout inventer, tout en utilisant ce que notre culture a déposé dans nos corps et nos imaginaires d’auteurs, acteurs, musiciens, techniciens, etc… capables de nous relier aux spectateurs dans ce monde mystérieux et infini qu’est l’imaginaire collectif.
C’est comme lorsqu’on écrit, puis qu’on envoie, une déclaration d’amour : cela fait très peur.

Sophie Renauld