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Le Projet

Thomas More : Thomas le disciple qui doute, qui ne croit que ce qu'il voit et même ce qu'il touche, est l'homme du “plus”, More. Thomas More en a toujours voulu plus. « Plus de savoir », demande le savant et l'humaniste, « plus de pouvoir », demande le philosophe platonicien convaincu qu'il pourra avoir une bonne influence sur le jeune roi Henry VIII – pas assez jeune pour ne pas utiliser son vénérable conseiller, quitte à se débarrasser de lui « le moment venu », comme disent les politiques –. Il faut à More tout l'optimisme conquérant des humanistes, qui ne “doutent de rien” leur foi dans le savoir, pour offrir à son roi au faîte de la gloire, en 1516, la sévère critique économique et sociale de l'Angleterre de son temps qu'est l'Utopie, et son second volet constituant une République Idéale. More n'est pas fou, et il est de son temps : il ne critique ni la royauté ni le Roi, placé bien au-dessus des excès de ses lords ; il lui rendrait plutôt service en suggérant de se passer des « intermédiaires », trop puissants parasites. L'Utopie proprement dite, c'est la deuxième partie de l'œuvre : en positif de la première partie négative, More invente un monde limité, harmonieux, sans besoins, où l'on ne travaille que six heures par jour pour consacrer le reste de la journée à des loisirs sains, à la morale et à la religion, en une communauté naturellement vertueuse. Un bonheur uniformisé, calme effacement de l’individu. L'Utopie, à en croire son nom, n'existe nulle part. More l'a pourtant localisée, quelque part du côté d'un Nouveau Monde riche encore d'inconnu. Joli jeu de balance entre le possible et la fiction. Une île : le “lieu” idéal pour ce qui n'a pas lieu. D'autres imagineront des cités isolées entre des montagnes oubliées : quelque chose comme la forteresse Inca de Tintin et le temple du soleil. Suffit qu'on puisse se représenter la cité idéale, belle, harmonieuse, fonctionnelle et sans désordre ; impossible en ce monde, même pour ceux qui l'ont tentée : voyez la beauté inachevée de la Saline Royale d'Arc et Senans...
Les utopies ont nourri les « temps modernes », de la Renaissance au XXe siècle. Intéressant à souligner au passage : L'Utopie a été publiée la même année que Le Prince de Machiavel. Apparemment, l'arbitraire du calendrier a une forte valeur symbolique : le XXe siècle, en sa fin qui se voyait décadente, ne croyait plus à l'Histoire, ni au progrès, ni surtout aux utopies, après les terribles désillusions du « socialisme réel » ; à vrai dire, il se gardait de croire à quoi que ce soit, se contentant de constater le triomphe de la « marchandisation ».
Il laisse aux Thomas More du troisième millénaire à inventer quelque chose d'autre, avec toujours le doute pour moteur, un doute qui ferait peut-être préférer le “moins” au “plus” : less is more ? Peut-être, dans l'utopie, pensée nécessaire...

Christine Friedel