theatre-contemporain.net, tout le théâtre sur le net

 
vous êtes ici : Accueil Spectacles Brutopia En savoir plus
 
 

Guillaume DUJARDIN

par Christine FRIEDEL

Howard Barker est l’un des très grands dramaturges britanniques d’aujourd’hui. Peu de ses pièces ont été jouées, et même traduites, en France : Tableau d’une exécution (mis en scène par Solange Oswald au CDN de Dijon, il y a une dizaine d’années), Les Possibilités, au Théâtre de la Tempête à Paris la saison dernière, entre autres... Michel Dubois a confié à Guillaume Dujardin, pour sa quatrième mise en scène au Nouveau Théâtre de Besançon, après Histoire de nuit de Sean O’Casey, La Nouvelle délivrance de Witkiewicz (second volet de Encore des cadavres qui passent…) et L’Écriture ou la vie d’après Jorge Semprun, la responsabilité d’une création plus importante. Et tout de suite s’est imposé le nom de Barker, et, de toutes les pièces qu’il a écrites, Brutopia.

« J’ai choisi cette pièce d’abord pour sa beauté, même si d’autres me plaisent. C’est de l’ordre de la rencontre amoureuse ; après seulement, par le travail, on peut se l’expliquer. La pièce a un côté baroque, quelque chose de fou, de noir... J’admire la capacité de Barker à prendre une figure mythique pour en faire un personnage de théâtre, complexe, problématique, avec ses qualités et ses défauts.
Pour moi, Barker est le plus shakespearien des dramaturges britanniques contemporains. D’abord par sa volonté de jouer avec l’histoire, en prenant beaucoup de libertés. Ainsi Thomas More écrit l’Utopia en 1516 : Barker imagine que sa fille, en même temps, lui répond par une Brutopia qu’elle cherche à faire publier par tous les moyens et qui doit démolir l’œuvre et la gloire de son père. Barker utilise en partie la famille historique, connue, de More, et en partie non. Histoire de brouiller les pistes, de faire du “mentir-vrai” – comme Semprun ne peut s’empêcher de mettre de la fiction dans le vrai et du vrai dans la fiction...–. Son Angleterre du XVIème siècle vaut bien la Venise du Marchand de Venise, elle est tout autant insufflée d’éléments contemporains de l’écriture. Dans la continuité de la représentation, le temps des personnages est discontinu, avec de formidables accélérations.
L’autre aspect qui m’intéresse, c’est la question de la création, du rapport entre le pouvoir et l’artiste ; c’est évidemment le pouvoir qui gagne, mais... Cécilia (la fille) se bat pour l’écriture, Holbein apparaît en peintre officiel et More lui-même en ancien combattant de l’invention intellectuelle...
Aujourd’hui, on ne sait plus bien quel est le statut de l’artiste, de l’art lui-même. Où est le débat politique sur l’art ?
Reste la question de l’utopie : on parle de la fin des utopies, de la fin de l’Histoire, il y aurait beaucoup à dire. Il est certain que la Brutopia de Cecilia en est le négatif. Mais la pièce elle-même, qui reprend ce titre de Brutopia, est très étroitement liée à l’œuvre-phare de Thomas More : tout se passe dans un jardin, comme le début et la fin de l’Utopia, et ce jardin est aussi “impossible” que l’île de l’utopie. La structure de la pièce est calquée sur celle de l’Utopia : critique de l’Angleterre malade,
description de la vie idéale dans l’île ; à quoi répondent la maladie et la guérison dans la pièce de Barker.
Au point où j’en suis de mon travail, je dois explorer ce jardin extraordinaire, et me perdre dans le labyrinthe de Brutopia. »

Guillaume DUJARDIN - juin 2001
propos recueillis par Christine FRIEDEL