Dans notre univers chaotique, nous comprenons qu’il est désormais impossible de méconnaître les forces nouvelles qui brisent et refaçonnent toutes nos conceptions de l’existence et de l’art. Ces forces qui font éclater l’enveloppe de l’individu sont bien les forces des peuples - lesquels maintenant se définissent les uns par rapport aux autres.
Aujourd’hui, l’univers est exploré dans sa totalité géographique, il n’y a plus moyen d’ignorer tel ou tel peuple de la terre. Aujourd’hui plus qu’hier, nous ne pouvons envisager notre vie ni notre art en dehors de l’effort terrible des hommes qui, de races et de cultures différentes, tentent de s’approcher et de se connaître. Aujourd’hui le cercle est fermé, nous voici tous dans le même lieu : et c’est la terre tout entière. Dès lors naît et se développe le Tragique de notre époque, qui est celui de l’Homme en face des peuples, celui du destin personnel confronté à un destin collectif. Ce fondement éternel de la Tragédie redevient celui des grandes œuvres du Chant Profond contemporain. (...)
L’œuvre théâtrale de Kateb Yacine est un cas exemplaire de cette Tragédie moderne que j’ai dite, par quoi l’art, en l’occurrence, l’art théâtral, essaie d’approcher le monde, de le concilier à lui-même, et peut-être d’éclairer ainsi le destin commun de tous les hommes.
Edouard Glissant (1)
Introduction au Cadavre encerclé, pièce de Yacine
(1) Edouard Glissant : Auteur martiniquais, romancier, poète, haut responsable à l’Unesco, professeur d’université aux Etats-Unis