En France, quel autre acteur que Marcial Di Fonzo Bo pouvait donner corps avec autant de justesse aux mots de Rodrigo García ? Engagé, incisif, Marcial est le double scénique de Rodrigo. La preuve en quelques mots.
Votre rencontre avec Rodrigo García semble avoir donné un tour nouveau à votre carrière : vous jouez cette saison trois textes de lui.
C’est important pour un acteur de trouver son auteur. Dans un parcours d’acteur typique, les gens passent d’un auteur à un autre, d’un metteur en scène à un autre : c’est la réalité du métier. J’essaie avec ma compagnie « Les Lucioles » de fonder une recherche, du moins une façon de fonctionner, qui s’attache à un auteur. C’est le travail que nous avions précédemment engagé autour de Copi. Alors, travailler avec un auteur vivant comme Rodrigo, c’est extrêmement enrichissant car c’est un homme de théâtre. Ce qui est beau, c’est que ses textes sont seulement un maillon du geste global. Il est metteur en scène, vidéaste, il écrit pour ses acteurs. Le texte n’est qu’une toute petite partie de sa production artistique. Même si j’aime énormément son écriture.
Pourquoi l’aimez-vous autant ?
J’avais plein de projets pour cette année jusqu’au moment où j’ai rencontré Rodrigo. J’ai tout laissé tomber car cette rencontre est aussi une rencontre avec une façon fondamentale de penser le théâtre. Il parle d’aujourd’hui, son ton est très actuel sans avoir la vulgarité des news. Il ne sature pas le cerveau des spectateurs par de la morale. Comme homme de théâtre, il n’a pas un rapport esthétisant à la scène. Il ne cherche pas à faire joli, et en même temps, c’est profondément poétique. Son théâtre fait décoller du sol alors que son écriture demeure directement ancrée dans la réalité. Et cela, de façon très simple, avec beaucoup d’humour. Que demander de plus ?
Il y a comme une filiation entre vous et lui ?
Il est argentin, comme moi. Il vit en Espagne depuis autant de temps que moi en France. Nous sommes presque de la même génération. Il est un petit peu plus vieux que moi, mais nous avons les mêmes souvenirs. Nous nous amusons beaucoup avec cela dans nos discussions : j’y retrouve les traces d’une enfance qui était aussi la mienne. Certes, mon père n’était pas boucher comme le sien, mais nous avons grandi dans la même ville.
Comment expliquez-vous l’engouement des Français pour Rodrigo García ?
C’est vrai qu’il a beaucoup de succès. Mais je crois que le fait qu’il soit étranger, en l’occurrence espagnol, plaît aux Français… Ses spectacles sont vivants, intelligents,
profonds… on ne s’y ennuie pas…
Et cette folie-là, cette provocation-là est excusable parce qu’il est espagnol… Comme à une époque le cinéma d’Almodovar. Je suis très heureux de le voir programmé partout, mais
d’une certaine façon, je trouve que c’est de la part des Français une manière de se dédouaner, de ne pas se jeter à l’eau et de laisser dire à l’étranger les maux qui nous rongent
à l’intérieur.
Borges, la pièce que vous avez demandée à Matthias Langhoff de mettre en scène, est une œuvre plus autobiographique ?
Je ne sais pas. C’est cela qui est bien avec Rodrigo García, c’est que l’on ne sait jamais exactement où il est.
Ce texte peut paraître plus proche de lui parce qu’il s’agit d’écriture, parce qu’il y parle de son rapport à la littérature, au maître qui est Borges, la personne qu’il admire le
plus. Mais en même temps, toute son écriture, c’est lui. Partout, c’est lui. Même quand il fait parler les femmes. Il n’écrit d’ailleurs que rarement des dialogues, il déteste
ça ! Son écriture est un grand monologue, un immense discours qui ne s’arrête jamais…
Matthias Langhoff est un maître pour vous ?
J’ai eu l’immense chance de jouer Richard III sous sa direction. Il m’a beaucoup appris sur le théâtre. Ce n’est pas un golden boy de la culture, ni un scénographe, ni un politique, ni un imposteur : c’est un homme de théâtre, dans le sens noble du terme. C’est le fils d’un metteur en scène, il a grandi dans le théâtre, c’est un artisan, c’est un enfant et c’est un homme d’une intelligence remarquable. C’est un grand visionnaire inclassable. Ses spectacles, comme Le Revizor de Gogol sont des spectacles populaires, du théâtre pour tous…
Matthias Langhoff et Rodrigo García ne se connaissaient pas, c’est vous qui avez fait le lien entre eux, c’est une drôle de rencontre !
Oui, d’autant qu’à part Heiner Müller, Matthias Langhoff n’avait pas monté de théâtre contemporain ! Rodrigo était très pris toute la saison, j’avais envie de jouer ce texte. Je pense que pour mettre en scène du García, il faut être un grand metteur en scène, être capable de détruire le texte. On ne peut pas être respectueux d’un texte de Rodrigo García, sinon, on passe totalement à côté. Je suis content et flatté que Matthias ait accepté. Je trouve formidable le fait que le travail de Rodrigo trouve écho chez un metteur en scène allemand de la génération de Matthias.
Rodrigo ne respecte pas ses textes ?
Non, il n’a aucun respect. Mais respect n’est pas le mot. Il coupe, il prend, il ne sacralise pas le texte parce que le texte est un outil, une partie de l’ensemble du geste poétique de Rodrigo García.
Réunir Langhoff et García risque d’avoir un effet atomique…
C’est un peu l’idée, oui…
Hervé Pons