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Paroles de metteur en scène

Le regard que David Harrower porte sur Ray et Una, les protagonistes de Blackbird, n’est pas d’ordre moral. Harrower n’est pas juge, il est auteur dramatique. Blackbird n’est pas une pièce « à thèse ». Harrower n’apporte pas de réponse à la question : une relation charnelle entre un homme de quarante ans et une enfant de douze ans, peut-elle, dans certaines circonstances, s’expliquer, voire se justifier ? Ce qui intéresse Harrower en tant qu’auteur dramatique, ce n’est pas de justifier ou à l’inverse de condamner un tel acte. Ce qui intéresse Harrower, c’est le travail de mémoire, c’est ce qui fait de nous ce que nous sommes, c’est la relation que nous entretenons avec les conséquences de nos actes et de nos désirs, c’est la façon dont nous justifions ou expliquons, face à l’autre, mais aussi face à nous-même, les actes que nous avons posés. Cette absence de jugement explicite du dramaturge lui-même vis-à-vis de l’acte dont il est ici question a profondément choqué une partie de la critique et du public lors de la création de la pièce. Car la pédophilie fait partie de ces thèmes face auxquels l’artiste est sommé de montrer patte blanche. Comme si le fait de ne pas traiter un tel sujet en moraliste trahissait une forme de complaisance, voire de complicité de l’artiste vis-à-vis de son sujet ? Je crois pour ma part qu’en agissant de la sorte, Harrower pose un acte courageux. Celui qui consiste à affirmer la scène comme lieu de question et non de réponse. Une telle conception du théâtre est évidemment moins confortable, moins rassurante pour le spectateur. Mais elle invite celui-ci à occuper la place la plus noble qui soit, celle réservée à un être libre ayant choisi pour une heure ou deux, de venir se confronter à luimême dans la proximité physique d’autres êtres libres.

Michael Delaunoy

01/03/2007