« Bach, Toi et Moi » a été écrit tous les jeudis matins de la saison dernière, de 10 heures à midi. Aude travaillait son violoncelle face à moi, tout en parlant, comme font
parfois les musiciens, se reprenant, s’invectivant, et moi, encouragée par cette énergie, j’écrivais quelques lignes.
Pour provoquer le rire d’un être très aimé, j’avais écrit auparavant une série de petits textes intitulés « Toi et Moi », qui ont pour certains été transformés en films, et
tournés, par Patrick Pineau, puis par William Lambert et Romans Suarez-Pazos.
J’avais depuis longtemps le désir de faire quelque chose avec Aude, et pour Aude, dont la beauté qui n’est pas qu’extérieure, me touchait.
Frère François Diot, qui s’occupe de l’église Notre Dame à Poitiers, m’avait par ailleurs demandé de réfléchir à quelque chose dans ce lieu splendide. Moi qui ne crois pas en
Dieu, je lui avais répondu qu’il m’était arrivé, dans ma vie, de prier. Que la prière pouvait aussi appartenir aux païens. Ainsi, au hasard d’une vaisselle, d’un rosier à tailler
ou d’une lessive à faire, nous arrive-t-il peut-être à tous d’avoir intérieurement la vision très précise d’un autre champ de l’existence, où l’esprit a toute sa force. Cette
étrange prière d’où l’espoir d’une réponse est absent, la rapproche du poème. Si on lit avec attention les listes que font les enfants pour Noël, on y trouve bien sûr l’avidité
bien naturelle de posséder de beaux objets neufs, mais aussi l’espérance de tout autre chose, de diffus et d’infini : le désir que ces souhaits soient entendus, quelque part,
on ne sait où.
Cet espoir il semble que je l’ai eu, parfois, adulte. Et la conviction qu’en prononçant avec concentration certains mots, en fixant mon attention d’une manière « anormale »
sur un désir profond, soit il se réaliserait, soit il changerait de nature.
L’espoir d’une transformation, soit de la réalité, soit de nous-même, m’a ramenée au Théâtre, et à la politique. M’a rapprochée de ceux qui, tels ces prisonniers qui parviennent
pour survivre à inventer des parties d’échecs mentales avec un adversaire fictif, trouvent l’énergie morale de résister soit à la maladie, soit à l’oppression. J’ai donc ajouté
« Bach » à « Toi et Moi », pour indiquer à l’être très aimé, et à moi-même, que cette fois je ne prétendais pas faire rire à tout prix, mais tenir serré le plus
intimement possible le fil du chagrin inscrit dans le texte, celui de l’écoute du Monde et de ses exclus, et l’aspiration à la musique, à la musique de ceux qui s’aiment.
Ce n’est pas mentir que dire que ce petit texte a été écrit dans la plus grande nécessité, mais aussi avec la liberté et la légèreté dont usent ceux dont le métier n’est pas d’écrire. Seule la précision du geste compte alors, de l’archet à la parole, qui doit atteindre son but et soulager la souffrance de celle qui parle et de ceux auxquels elle s’adresse. La précision, et la recherche d’une liberté, cachée dans la pudeur, cachée dans la cave, à l’abri.
A l’heure où j’écris ce texte-ci, l’être tant aimé ne peut plus en corriger les fautes. Loin des grands élans romantiques, l’amour absolu se niche dans les détails. Cela voudrait
être ça, « Bach, Toi et Moi ».
En faire théâtre, le mener à bien grâce à l’attention de Claude Guerre, peut faire naître un malentendu : il y aurait quelque chose à en faire, de cette prière païenne, de
cet espoir qui peut tous nous traverser. Il n’y a pourtant rien d’autre à en faire que de lui faire une place, même discrète, dans ce monde qui chaque jour est un peu moins le
nôtre.
Claire Lasne Darcueil
06/01/2008