En règle générale je préfère les quatuors aux symphonies. Dans un quatuor la contribution de chaque instrument peut être clairement entendue et peut-être comprise. Le possible dialogue entre les instruments peut être extrêmement subtil, infiniment complexe ; ou il peut s'agir de la forme la plus élémentaire d'appel et de réponse. Ce dialogue est, par essence, théâtral. Quand ils se conjuguent pour rendre une seule « voix », les instruments du quatuor peuvent créer un son à nul autre pareil, faire à la fois l'effet d'une tempête piégée dans une bouteille et du tumulte chaotique déchaîné depuis un champ de bataille. Cette puissance dramatique, son urgence, cette densité lyrique est ce qui me porte vers les quatuors. Pourtant ce qui en dernier ressort fait que je continue à les écouter, c'est leur échelle. Leur échelle est humaine. Je ne saurais la décrire autrement. Pour moi les « drames » des quatuors sont des drames humains ; dans les complexités qu'ils inspirent et les réponses qu'ils exigent réside la matière de notre condition mortelle.
Mais je suis censé parler ici de pièces.
Cela fait vingt ans que j'écris pour le théâtre. J'écris aussi bien des pièces longues que des courtes. Les pièces de ce volume font partie des secondes. J'ai commencé à les écrire il y a quelques années, comme un exercice formel. J'entends par là que j'ai commencé à les écrire pour mon plaisir et mon édification personnelle. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais découvrir, aucune préconception de ce qui pourrait s'avérer possible.
La poésie était, et demeure, mon point de départ en tant qu'auteur. C'est souvent le « lieu » de ma consolation et parfois le gage absolu de mon purgatoire. Il est très rarement aisé d'être vivant. La poésie peut souvent embrasser et la joie et le désespoir que l'on éprouve quand on croit que vivre c'est savoir, que savoir c'est dire, que dire c'est se faire entendre et que se faire entendre est impossible. Et pourtant…
Je voulais simplement savoir s'il était possible d'écrire des pièces qui « fonctionneraient » comme des poèmes. Qu'est-ce que je veux dire ? Je suppose que cela dépend de la façon dont vous pensez que fonctionne un poème. Que fait un poème ?
Si l'expérience est la matière de l'art alors à quoi l'art soumet-il l'expérience ? Peut-être réduit-il l'expérience à quelque chose de compréhensible, de consommable. Il en fait un « artefact » ; le résidu de quelque chose. Vous pouvez l'acheter, vous pouvez le vendre. Vous pouvez vous en passer.
Mais il se peut aussi que l'art « condense » l'expérience. Pour moi, un poème est la première pression à froid de l'expérience. Quelque chose d'essentiel est extrait du chaos de la vie ; à partir de l'inconnu quelque chose est construit que l'on peut connaître, au cœur du tumulte un silence est découvert, de la confusion naît la clarté. Et c'est toujours temporel, un rappel de notre mortelle condition, un plaisir qui insiste sur sa difficulté.
Quand mes pièces sont jouées, ce qui se passe sur scène ne se passe qu'une fois. Rien ne peut être répété, même si tout est répété chaque soir que se joue la pièce ; les mêmes mots, les mêmes mouvements, le même dénouement.
La répétition ou bien étouffe ou bien enrichit l'expérience. Le théâtre est un lieu où aucune répétition n'est jamais la même que la précédente.
Un poème est un désaveu du privilège qui nie la mortalité : il n'est ni éternel ni immédiat. Il est l'un et l'autre. Un poème n'existe que dans l'instant où il est lu ou entendu. Le reste est mémoire.
Mais je suis censé parler ici de pièces.
Les pièces de ce livre m'ont soutenu et m'ont éprouvé. C'est par elles que j'ai redécouvert le théâtre. Elles sont mon dialogue avec la réalité du théâtre et le théâtre de la réalité. Elles sont mes « pressions à froid ».
Je pense à elles comme à des poèmes. Peut-être sont-elles des poèmes récalcitrants, incertains de leur naissance et pourtant confiants dans leur être.
Mes quatuors à cordes.
Quand vous écoutez un quatuor à cordes vous pouvez souvent entendre le souffle des instrumentistes.
Daniel Keene
Pièces courtes
Introduction
Éditions THÉÂTRALES, mai 2001