Oser utiliser le thème délicat et sacré de la guerre en alibi de la dérive humaine. Qu’elle devienne prétexte et justification, à des dérapages relationnels ou des pulsions animales. Que chacun des personnages ait avant tout un rapport personnel à l’état de crise de la ville. Et qu’à travers leurs yeux, ils nous racontent la guerre. Sans distance, sans objectivité, sans chercher à globaliser.
Avant tout, Avaler l’océan parle des relations « hommes- femmes ». Nous découvrons des personnages qui n’échappent ni à leurs liens de sang, ni à leurs pulsions personnelles. Et le mélange des deux rend les relations détonantes. Les pères et leurs filles, en règlements de compte noyés dans les non dits ; les rapports amoureux naissant de la peur, de la haine ou de la vengeance, qui défient toute éthique et logique rationnelle, et transforment la guerre civile en guerre personnelle de corps et d’animosité.
La pièce traite de guerre civile. Ce sont donc des frères qui se déclarent ennemis du jour au lendemain. La raison d’une guerre civile m’apparaît comme quelque chose de très
intérieur, mettant en avant plus que toute autre guerre l’être humain face à sa propre haine. J’ai eu envie de chercher à comprendre ce qui poussait chacun de ces personnages à
entrer en guerre ; ce qui nourrissait suffisamment leur haine ; et ce qui me provoquait ma fascination pour ce sujet.
S’attaquer à ce thème est terriblement délicat, surtout lorsqu’on ne l’a connue que de loin, au travers récits et images, et que l’on est jeune… Je souhaite faire de cela un
point fort de la mise en scène et non une lacune. Sans prétendre « savoir » ou pouvoir « rendre fidèlement » la guerre sur un plateau, je veux
travailler sur l’attrait parfois incompréhensible de l’horreur. Tronquer les effets « guerriers » au profit de la tension silencieuse entre les personnages,
frères ennemis, qui n’ont pas besoin d’illustration pour se souvenir de la haine et de la souffrance.
Monter cette pièce aujourd’hui, c’est aussi jouer le contre jeu des médias et du jugement rapide. C’est rappeler que l’homme n’est ni une machine ni Superman et que la faiblesse et la faute ne sont pas toujours condamnables. Cela demande du temps et de l’ouverture, au lieu de distribuer des étiquettes et de se déresponsabiliser en permanence. Cela demande au spectateur d’accepter de regarder ce qui n’est pas beau à voir, sans lui permettre ni de pleurer ni de s’offusquer. Le public est à la fois témoin d’une guerre et arbitre de conflits relationnels. Est-on dans l’information ou dans la télé réalité ? A-t-on le droit de donner la place aux sentiments et d’évincer la cause commune en période de guerre ? Combien de morts équivalent à la perte d’un amant ? Combien d’amants remplissent le vide causé par une mort ? Quels discours peuvent satisfaire une femme défigurée ? Quel père trompe sa fille, quelle fille trahit son père ?
Je veux monter ce texte parce qu’il explore des relations humaines fortes et simples, bouleversées par un contexte extrême. Et pour tout ce qu’il a d’immoral, à oser parler de cela en prétendant raconter une guerre. Pièce engagée et dérangeante, qui ne ment pas sur les réels besoins humains et dérange par son refus de didactisme ou de morale éthique.
Sofia Betz