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Présentation

La pièce

Le ciel scandinave transforme apparemment les conditions de la vie humaine, concentre les tensions et favorise les agressions à l'intérieur des maisons. Sous les toits, la guerre familiale éclate.

Ann et Ewa, soeurs que tout ou presque semble opposer, rendent visite à leurs parents. Le temps du dîner, on parle de choses insignifiantes, un dialogue de sourds que Norén conduit avec un humour implacable. Ann, mal-aimée et malheureuse, veut mettre fin au factice, déchirer le voile du mensonge. Qui tire les ficelles ? Que cache la façade ?

Victime et bourreau, elle force les autres, la soeur, le père qui boit et la mère qui domine, à rompre le silence. Pour Ann, la vérité est comme un cadavre lorsqu'on ne la montre pas.

« Ne pourrait-on pas continuer à garder le silence vingt-ans de plus ? » enrage le père. Impossible ce soir là. Chacun devra mettre à nu ses démons…Automne et hiver est dur, violent. Ce n’est pas le simple récit d’une crise familiale mais un texte plus universel qui oscille sans cesse entre l’ombre et la lumière, le mensonge et la vérité. Chaque personnage affronte entre autre sa propre mort et il n’y a aucune véritable issue. « Je ne me sens jamais comme ce soir, ça fait mal mais c’est sans doute bien…mais je ne peux tout de même pas tourner en rond et penser à ça en permanence, je dois bien vivre d’une façon ou d’une autre ».
Lars Norén


Notes de mise en scène

La famille n'est pas l'univers clos, privé, protégé, comme on voudrait nous le laisser penser ; ni cette valeur refuge décrite par les politiques, pour en pleurer la disparition ou en chanter le renouveau. C’est un lieu poreux où se cristallisent les rapports de forces qui traversent nos sociétés, entre hommes et femmes, entre classes sociales, entre générations : un lieu où se nouent les inégalités.

A travers ce dîner aux apparences ordinaires, d'une famille ordinaire, Lars Norén décrit de manière cruellement réelle tout un pan de nos sociétés capitalistes et aborde des thèmes comme celui de l'argent, l'éducation, l'alcoolisme, l'inceste, la folie, les médicaments, l'adoption...

La mémoire y est abordée de manière très forte : la mémoire familiale. Ann puis les autres membres de la famille mobilisent leur passé, le confrontent aux autres et tentent de lui donner le sens qui les arrange... Cette mémoire forcément est fugitive et soumise aux caprices de la réminiscence.

"La seule vérité c'est la mémoire mais la mémoire est une invention."
M de Olivera pour le film Lisbonne Story réalisé par W Wenders.

« La table comme une embarcation instable, la table dit tout, montre tout, les humeurs, les rires, les pleurs, les lois édictées, le jeu des soumissions et des dominations. Dons et contre dons. Goût et dégoût. Drames et joies. Paroles et silences. La table théâtralise les enjeux et les jeux de l'échange. Partage de la même nourriture. Instauration d'une même conversation ou d'un même silence. Consensus plus ou moins harmonieux. Théâtre d'affrontements plus ou moins douloureux. »
Anne Muxel

Le décor, le son, la lumière adaptables absolument partout et en très peu de temps : une table, quatre chaises, deux fauteuils, des lampes, une télévision, une "camera familiale", des photos de famille, de la nourriture, du vin, des alcools et des cigarettes.

La pièce se déroule au cours d’un repas, en temps réel. Elle est scandée, rythmée, comme un découpage dramatique invisible par l’entrée, le plat principal, le dessert, le café, le digestif, le porto.

Etablir une promiscuité avec le public pour tenter de réduire le plus possible la frontière confortable entre spectateurs et acteurs.

Une caméra et un écran de télévision pour aider par instant à se rapprocher des acteurs et y lire, comme avec une loupe, des informations supplémentaires.

"Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort."
Lars Norèn


Un dîner familial, tout ce qu'il y a de plus banal. « Les familles heureuses n'ont pas d'histoire »,comme le rappelle Léon Tolstoï en ouverture de son roman Anna Karénine. C'est justement là que ça se gâte. Le cocon familial s'avère parfois le pire endroit du monde. Même si en apparence tout va bien. Autour de la table, il y a le père et la mère et, ce soir-là, leurs deux filles qui ont déjà atteint la quarantaine. En général, une fois le repas terminé, elles ne tardent pas à prendre congé. Il n'y a plus alors qu'à enlever le couvert, laver la vaisselle et puis se mettre au lit, la conscience tranquille. Tout le monde semble satisfait. La table une fois desservie, les miettes balayées, il ne reste plus la moindre trace du dîner. Mais cette fois, c'est différent. Les filles s'attardent. Il y a quelque chose qui ne passe pas. Une vieille affaire mal digérée qui perturbe soudain le cours trop limpide des choses. Et qui, en même temps, a du mal à sortir.
Ainsi se présente Automne et hiver, huis clos familial du dramaturge, metteur en scène et directeur de théâtre suédois Lars Norén. Mélanie Leray et Pierre Maillet, du collectif Les Lucioles, ont été particulièrement frappés par la puissance insidieuse de cette pièce. « Son traitement de la question de la famille m'a impressionnée, dit Mélanie Leray. Cette pièce a été écrite en 1987, une époque où Lars Norén était très préoccupé par ce thème. Comme si c'était à l'intérieur de la cellule familiale que naissaient beaucoup de nos problèmes. Mais il ne s'agit pas ici de conflit de générations. C'est plutôt une vieille histoire qui ressurgit, peut-être à cause d'un mot de trop, d'une allusion ou, plus vraisemblablement, à la suite du mal-être d'Anna, une des deux filles, qui a moins bien réussi socialement que sa sœur. Elle essaie de faire avouer quelque chose à ses parents et, progressivement, cela s'enfle ; c'est de l'ordre de l'accusation. »
Que s'est-il passé ? Difficile à dire. L'écriture de Lars Norén est d'autant plus efficace qu'elle dissimule autant qu'elle dévoile. « On ne sait pas bien ce qui va sortir de tout ça, remarque Pierre Maillet. S'agit-il de violence, d'humiliation, d'inceste, ou peut-être de quelque chose de plus diffus ? Cela reste latent. Et finalement, on l'ignore ; on ne peut que l'imaginer. Une chose est sûre, c'est que la parole sert de révélateur. C'est formidable, ce rôle des mots chez Lars Norén. D'autant qu'il y a des personnages très bavards et d'autres qui ne disent pratiquement rien. Ici, c'est la mère et Anne qui ne cessent de se disputer. Elles ont une relation problématique qui passe par une inflation verbale. Mais ce qui est troublant, c'est le rapport entre ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas. Au fond, c'est la même impuissance. On raconte même que lorsqu'il dirige des acteurs, Lars Norén insiste beaucoup plus sur ceux qui ne disent rien que sur les autres. Comme si tous ces mots devaient s'épuiser sur fond de silence. Alors, on a le sentiment que dans cette pièce, il n'y a pas de drame à proprement parler. Les protagonistes ont tous raison et ils ont tous tort. Et c'est quelque chose d'une tendresse énorme. C'est rare de traduire comme ça la justesse des rapports humains, sans forcer le trait, sans voyeurisme. » Pierre Maillet co-signe la mise en scène de ce spectacle, qui a tourné dans les villages d'Ille-et-Vilaine où sont basées Les Lucioles, avec Mélanie Leray qui joue aussi dans la pièce. « Au départ, il était question que j'assume seule la mise en scène, explique cette dernière. Mais Pierre pensait que je devais absolument interpréter aussi un des personnages. Seulement, cela me semblait trop risqué d'être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. Maintenant, je sais comment m'y prendre et je suis ravie de l'expérience. »