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Conversation…

Propos recueillis par Eva Cousido

Eva Cousido. Martine Charlet, vous avez monté plusieurs textes de Strindberg. On dit d’ailleurs que Norén en serait le digne héritier. Est-ce pour cette raison que vous vous êtes intéressée à sa pièce Automne et hiver ?

Martine Charlet. Automne et hiver s’inscrit de manière très cohérente dans mon parcours de metteure en scène. J’ai souvent travaillé sur des auteurs qui traitent de la condition humaine, des liens entre individus et de la famille tout particulièrement : Père de Strindberg, Désir sous les ormes de Eugène O’Neill, Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard ou encore Pirandello. Ce qui m'interpelle chez Norén, c’est sa réelle compréhension de ce qu’il appelle « les correspondances secrètes » entre les membres d’une famille, étant issu lui-même d’une famille de quatre personnes. Il maîtrise parfaitement le quatuor et les liens souterrains qui l’unissent.

E. C. D'ailleurs ici la famille semble être le miroir d’une société avec des modes de vie et des points de vue très variés.

M. C. Je ne crois pas qu’ici la famille soit prétexte à parler plus largement de la société. Ce que montre Norén, ce sont les antagonismes entre les membres. Il expose quatre paroles, quatre dynamiques. Il observe comment ces personnes s’abordent en tant qu’individus et en tant que membres d’un groupe où chacun a un rôle déterminé. Ce repas est l’occasion de revisiter leur passé et leur mémoire. Il est aussi un moment privilégié où chacun révèle des secrets et surtout se révèle à l’autre.

E. C. D’ailleurs cette oeuvre ne pose-t-elle pas la question de savoir s’il faut tout dire ? Si la transparence est réellement viable ?

M. C. Oui, c'est une vraie question. Toute famille comporte des secrets, qui n’ont rien à voir avec quelque chose de mystérieux. Les secrets sont peut-être une façon d’être attentif à l’autre : si on perçoit que quelqu’un n’est pas prêt à entendre, on peut maintenir le silence pour le préserver. La confession exige du temps.

E. C. Votre point de vue sur les secrets de famille est tout à fait original. Le secret est généralement perçu comme générateur de conflit. Vous le voyez plutôt comme le moyen de conserver la cohésion de la famille…

M. C. Une manière d’être à l’écoute de l’autre, oui. Au fond, par sa quête de vérité et son besoin de comprendre, la cadette – véritable moteur des révélations - provoque le dialogue et invite les siens à formuler ce qu’ils ressentent ou taisent. Elle les convie à se mettre à table. L’image est claire, forte.

E. C. Pourtant, il est indéniable que les propos échangés comportent une dureté.

M. C. Oui effectivement, mais ils ne sont pas que âpres. A partir du moment où ces personnes se parlent, elles ne sont plus en danger. La parole est une invitation à s’entendre, au sens premier, et à se mettre à l’écoute. J’ai envie de faire ressortir l’humanité de la pièce, une pièce qui est traversée par un humour corrosif et grinçant certes, mais néanmoins très présent. Les situations sont tragi-comiques, tout le monde peut s’y reconnaître.

E. C. Quand vous parlez d’humanité, vous pensez aussi à une certaine douceur entre ces quatre individus ?

M. C. Oui, une douceur et une formidable envie de vivre. La cadette aspire magnifiquement à la vie. Face aux non-dits, elle a besoin de savoir, elle est curieuse. Les parents sont aussi la mémoire des enfants. Au premier abord, je ne perçois pas de violence dans ce texte, mais une formidable soif de comprendre. Même s’il est difficile d’entendre certaines choses, on les emporte malgré tout avec soi pour mieux grandir…

E. C. Cette pièce est donc porteuse d’espoir ?

M. C. Elle est une façon d’aller à la rencontre de l’autre. Lars Norén porte un regard sur l’humain essentiellement exempt de jugement et ça se sent. Cette pièce est écrite avec une empathie infinie.

E. C. Aller vers l’autre, c’est cela qui vous a conduite à faire du théâtre ?

M. C. Pour moi, le théâtre est effectivement le lieu non seulement de la parole mais aussi de l’écoute. J’ai rencontré le théâtre suite à ma formation de libraire. Le jour où une comédienne m’a demandé de la mettre en scène, j’ai accepté et tout s’est enchaîné alors. J’ai travaillé huit ans comme assistante à la mise en scène au Théâtre de Vidy, en commençant par une collaboration avec Stuart Seide. Ensuite, j’ai signé ma première mise en scène, La Danse de mort de Strindberg, en 1988.

E. C. Vous êtes donc arrivée par les mots au théâtre. Votre univers est d’abord celui de la littérature, d’où votre amour des textes.

M. C. Et des auteurs, de leur pensée, de leur regard sur la société, sur l’amour, la politique… J’aime le théâtre intime – qui n’a rien à voir avec le théâtre intimiste ou l’intimité. Il s’agit de ce théâtre qui réfléchit au rapport humain et au couple, qu’il soit amoureux, fraternel ou autre. Je ne suis qu’un passeur au service d’un auteur. Mon geste se résume à cela.