Après avoir fabriqué des spectacles de théâtre autour de l’homme et la matière, qui nécessitaient de grandes scènes avec des machineries complexes à installer («L’homme de plein
vent», «Le chant du ressort», «Le tas»), Pierre Meunier continue à faire partager, à travers une forme plus intime, l’attrait irraisonné qu’il éprouve pour cette
confrontation avec le monde.
Au milieu d’un cercle de gens, un homme prend tout son temps pour entasser des pierres.
II pose la dernière, recule lentement sans quitter le tas des yeux.
Dans l’assistance, on chuchote, on soupire d’impatience, on pouffe, on espère une suite, on n’est quand même pas venu pour ces pauvres cailloux !…
Inattendu et dense, le silence se fait. L’homme l’a fait naître. Face au tas, il l’observe, le corps traversé de mouvements, de questions ou de rougeurs qui semblent lui
échapper.
C’est le présent.
Moment d’attraction pure.
Tantôt grave, tantôt léger, un dialogue s’établit entre l’homme et la matière.
Soudain au milieu d’une phrase, l’homme se met à bondir, à sauter de plus en plus haut, narguant la pesanteur de toute sa hauteur et vantant hors d’haleine les mérites du
rebond.
Le ressort l’inspire, avec sa manière têtue de résister à la chute. Si le bonheur, d’après Kafka, est d’oublier que l’on tombe, la jubilation de l’homme qui rebondit sous nos
yeux nous convainc du contraire.
La danse des ressorts, auxquels il suspend des pierres, le captive. Véritable musique pour l’oeil, ce système pulsatoire asynchrone et spiralé stupéfie l’assistance par sa grâce
énigmatique. En un doux va-et-vient, nous assistons à la réconciliation entre le haut et le bas. Oubliant le début, nous ne croyons plus à la fin tandis que l’immobile
approche.
Compagnon de légèreté aux spires d’acier bleu, pourquoi est-il si bref le temps de l’insouciance ?…
Longtemps après tintera en nos oreilles la pureté carbonée du concerto de Schmirnov pour ressorts suspendus, que l’homme interprète au marteau de carrossier en guise de
salut.
Rêveur actif, Pierre Meunier tente d’entraîner le public sur le chemin qui mène au coeur caché des choses.
Trimballant par monts et par vaux ses seaux de cailloux et sa malle de ressorts, il s’estimerait heureux s’il pouvait, le temps d’une soirée, réveiller la soif de cet élan dont
le manque, organisé par notre propre indifférence, nous prive d’établir une relation intime et poétique avec le monde.