1.
Les spectacles sur Artaud sont généralement construits sur le même modèle : un comédien dit des textes d’Artaud. Avec une série de partis pris, plus ou moins accentués, le
brouillon, la pauvreté, l’éructation. Où le texte offre finalement un support à une virtuosité d’acteur, plus ou moins psychologique et plus ou moins inspirée. On finit, quelles
que soient les déclarations d’intention, par assister à une « incarnation », à une tentative de saisie d’Artaud par l’extérieur, par la biographie, et par un
réalisme qui, en l’espèce, rencontre son aporie de façon exemplaire. Solitude de l’acteur happé par l’écriture et le rythme des textes d’Artaud, et textes qui ne peuvent plus
alors résonner qu’avec quelque chose comme le paradigme de la « folie d’Artaud » (que l’on en fasse le témoignage du cœur des ténèbres ou le lieu même du
renversement et de la pensée la plus claire). Ce regard porté sur Artaud finit ainsi par valider un minimum syndical du fou, et conséquemment, un certain périmètre bourgeois de
la norme, aux contours réinscrits.
2.
Notre point de départ était inverse. Ni la biographie ni la folie, mais le texte et le politique. Non par envie d’originalité ou esprit de contradiction, mais
du fait d’une impossibilité intrinsèque. On surplombe rarement les auteurs que l’on travaille, mais, avec Antonin Artaud, l’écart est radical, et rend vaine
l’expression « travailler sur quelqu’un ». On ne travaille pas sur Artaud, on est forcément sous lui, dans un contrebas désorienté. Je pense à la phrase
d’introduction d’une communication d’un psychanalyste sur Artaud : « Jusqu’à présent Antonin Artaud n’a pas été lu. » (Pierre Bruno, « Homme
abstrait jusqu’au corps », Savoirs et clinique n° 3, octobre 2003). Et puis il faut dire aussi que la folie d’Artaud ne m’intéresse pas. Je n’en connais rien et ai
suffisamment de mal à lire ses textes pour m’épargner la question de l’auteur (du moins pour ne pas me la poser hors de ses textes). En somme, prendre Artaud de bonne foi et
tenter de le lire, fût-ce, pour commencer, par des chemins détournés, fût-ce en sachant l’entreprise infinie, et parce que le sachant. « Au théâtre, comme ailleurs,
les idées claires sont des idées mortes », dixit Le Théâtre et son double. D’où la décision d’entendre Artaud non comme homme, ou symbole de quelque
chose (folie ou raison suprême écrasée, oppression de tout ordre), ce qui est une façon de manquer franchement sa rencontre, mais de l’entendre comme métaphore,
comme partie d’un tout. Partie de la mort, partie de la mise à mort, partie d’un certain rapport au corps. D’où le recours à d’autres pour arriver à Artaud, autres auteurs et
autres natures de textes (nous n’avons pas utilisé que des textes littéraires, voir la liste des auteurs en première page). Commencer de lire Artaud, n’est-ce pas
finalement sortir de la logique des identités assignées, d’une logique de l’ontologique ? « C’est qu’au commencement de quoi que ce soit il n’y a pas
d’être », dit-il.
3.
S’ajoute enfin mes obsessions personnelles, qui ont rencontré, intuitivement et en dernier ressort, un des textes de Suppôts et suppliciations. Et il se peut que
cette « pièce courte vers Artaud » ne soit que la traversée d’images, de strates, d’états qu’il nous a fallu franchir pour commencer de pouvoir entendre ces
pages : « Par dessus la conscience il y a le corps, un état du corps qui est un état, … » (Oeuvres complètes, XIV, Gallimard, 1978).
Obsessions et questions tournant autour de la révolution, de la mise à mort, de la masse, du corps politique. Une image a hanté le travail, une présence fantomale, à la fois
répulsive et pénétrante, et elle l’habite probablement en creux, il s’agit d’une photo de Gudrun Ensslin dans son cercueil. Il en va donc d’une lecture politique d’Artaud, non
dans la mesure où l’on ferait d’Artaud un emblème de résistance, un autre « suicidé de la société », mais parce que le spectacle témoigne d’une façon politique de
(le) lire, la tentative, autant que faire se peut, de décoller nos matériaux de leurs impensés théâtraux.
Où l’on en est venu à constater qu’Artaud était moins une partie d’un tout, que notre travail ne rêvait de témoigner d’une partie d’Artaud. Et cette ambition fut notre projet.
Diane Scott