« CHAD - Comment se fait-il que vous, qui êtes un artiste, un poète, vous vous intéressiez autant à la politique ?
SOCRATES – Pourquoi ne devrais-je pas m’y intéresser ?
CHAD – Vous êtes obligé de vous y intéresser, c’est cela ?
SOCRATES – Oui. C’est ne pas s’intéresser à la politique qui serait un vrai problème.
CHAD – Et de quelle manière vous intéressez-vous à la politique ?
SOCRATES – Je m’attache à la réalité des corps, du corps des individus- vous, nous tous ici, moi – et de la relation de ces corps avec l’activité de l’esprit. »
Ce spectacle a pour origine la question suivante : «Et qu’aurait dit Pier Paolo Pasolini du monde d’aujourd’hui ?». On aurait bien aimé répondre avec les propres textes de Pasolini, en particulier avec des extraits de Contre la télévision et de Lettres luthériennes, mais l’autorisation de les utiliser, de les faire entendre, nous a été refusée par l’ayant droit . Il a donc fallu tout réécrire «dans l’esprit», «à la manière de». Un jeu de miroir et d’esquive. Se servir du faux pour servir le vrai. Finalement un oxymore, procédé dont Pasolini aimait faire usage.
C’est pourquoi le poète que l’on verra sur scène n’est pas une représentation de Pasolini et les textes donnés à entendre ne seront pas de lui. Il s’agit d’un poète fictif espagnol d’Andalousie nommé Pier Angel Socrates qui pourrait, aussi bien qu’à Pasolini, faire penser à Jean Genêt, Federico Garcia Lorca ou Mahmoud Darwich, ...
Un cinéaste d’aujourd’hui, Chad, rencontre, d’abord sur Internet, ensuite en chair et en os, un certain Pier Angel Socrates, homonyme d’un poète mort il y a trente ans. Entretien avec un fantôme ? Peu à peu, les protagonistes de l’interview entrent dans une quête : quête d’un sens à donner à la vie, quête de ce qu’est l’absolu de l’expérience artistique, de ce qu’est l’effort de création et l’utilisation de grilles d’interprétation particulières pour décrypter puis représenter la réalité, en dépit des filtres idéologiques dominants.
Elsa, la compagne de Chad s’interroge sur les intentions de cet individu qui se fait appeler Socrates : est-ce une réplique du vrai, le poète cinéaste assassiné dans les années 70 ? est-ce un imposteur ? un détraqué ?
Il s’agit en fait d’une «présence» : la présence de Pier Angel Socrates et de son univers dans l’atmosphère d’aujourd’hui.
L’influence de cette incarnation, de ce fantôme, va entraîner Chad, le jeune cinéaste, dans une dérive qui le coupera progressivement de ses attaches avec le quotidien, et l’entraînera dans une réalité autre, celle de la poésie et de l’art, un art composé d’analyse politique, d’une transfiguration du réel et d’une descente aux enfers conduite par la lucidité impitoyable du visionnaire. Comme Virgile accompagne Dante, Socrates accompagne Chad, et transmet sa vision, faite d’images, de pensées et de métaphores, sur les évènements de ce début de millénaire.
Il y a un avant et un après Pasolini. Pasolini, plus que tout autre, s’est intéressé avec une rare intensité à toutes les formes d’expressions artistiques et s’est adonné autant à la poésie qu’à la littérature, au cinéma, au théâtre, à la critique et à l’analyse politique. Il déclare aussi avoir une grande passion pour la peinture et la musique qu’il a utilisées de manière magistrale comme sources d’inspiration pour son oeuvre cinématographique.
Pasolini dont la vie et la mort furent tels des fragments d’une oeuvre d’art, est le modèle d’un artiste engagé - engagé corps et âme - jusqu’à en perdre la vie, dans les combats de la Cité. Pas un instant il ne cesse, à travers ses oeuvres et ses analyses, d’interroger la place de l’artiste dans le dispositif social et dans les luttes contre les injustices. Que ce soit dans ses films documentaires (Une Orestie africaine, Les Murs de Sanaa, La Rage, Enquête sur la sexualité, ...), dans ses essais théoriques, ou dans une pièce telle que Bête de Style qui montre l’implication d’un poète, Jan, aux prises avec les évènements politiques de son temps, on ne cesse de voir Pasolini lui-même faire oeuvre artistique et/ou philosophique de son observation de ces réalités. Et sans cesse il nous renvoie à cette nécessité de le faire à notre tour, car l’art, et en l’occurrence le théâtre, ne peut perdre de vue cette fonction qui lui est inhérente : être un miroir critique tout autant qu’un espace de partage des évènements de notre actualité, des évènements conjoncturels qui nous entourent, et de leurs rapports génériques avec la condition humaine.
Loin d’être un hommage à Pasolini – ce que sans doute il aurait détesté - ce spectacle, tout en interrogeant la radicalité douloureuse, parce qu’elle le confine à la solitude, autant que sulfureuse d’un poète, tente d’appréhender, de faire ressentir notre début de XXI° siècle à travers le regard dérangeant, contradictoire, insaisissable, souvent irritant parce qu’extrême et ambigu, d’un des grands esprits du siècle révolu.
« ELSA – Mais de qui parles-tu, Chad ?
J’ai l’impression que tu mélanges un peu tout.
Ce Monsieur Socrates, de quoi parle-t-il, lui,de lui ou du véritable Pier Angel Socrates ?
Et pour quel motif fait-il une chose pareille ?
Tu t’es posé la question ?
CHAD – C’est étrange, il raconte l’expérience d’un autre,mais il est tellement crédible.
J’aime l’entendre parler.
ELSA – Tu sais que je suis très curieuse maintenant.
Il est comment ton Monsieur Socrates ? »
Le théâtre doit-il être polémique ? Il semble que oui. Particulièrement à notre époque, où les produits de l’industrie culturelle visent à créer le grand consensus de la clientèle, le rassemblement du peuple des acheteurs, la communion de la masse des consommateurs. Il appartient à l’art de montrer le monde à travers la subjectivité de l’artiste, unique et, par conséquent, incompatible avec le marché, parce qu’irritante. Le poil-à-gratter ne peut être un produit de consommation courante.Et dans la mesure où le point de vue de l’artiste est unique, il n’est pas destiné - contrairement au discours politique, par exemple - à rassembler, à appeler l’adhésion des masses, mais plutôt, en le sortant tout à coup de l’anonymat de la foule, à éveiller le sens critique du spectateur, à s’adresser à sa subjectivité, son unicité, à susciter ses interrogations irréductibles à celles d’un autre, et à déterminer sa propre position d’individu face à l’oeuvre ou face aux opinions de l’artiste.
Le théâtre, de ce fait, se trouve toujours en crise, n’ayant d’autre alternative que d’être polémique ou conservateur. Polémique, il prend le risque (existentiellement anxiogène) de faire fuir les spectateurs; conservateur, il prend le risque (idéologiquement criminel) de les rassembler aveuglément et de se transformer lui-même en produit de consommation.
La métaphore est souvent utilisée par les dramaturges comme solution intermédiaire. Nous l’utiliserons, nous aussi, bien sûr, dans ce spectacle. Nous profiterons par exemple du fait que notre poète inventé, Socrates, soit andalou pour évoquer le monde des gitans, peuple de la marginalité au mode de vie incompatible avec le modèle de la mondialisation économiste. Nous évoquerons la culture méditerranéenne faite de métissages, paradigme d’enrichissement mutuel - et non de choc - des civilisations, qui a produit le flamenco et le concept de duende, envoûtement sans lequel il n’y a pas d’inspiration et par conséquent pas de création artistique. Nous évoquerons aussi le dialogue imaginaire, fantastique, entre les vivants et le morts.
Mais lorsque la situation sociale est aux frontières de l’explosion, comme elle l’est aujourd’hui en France et dans le monde, il est bon aussi que certains spectacles - ne disons pas tous - posent, quittes à passer pour polémiques, des questions claires, explicites qui provoquent les spectateurs, et, les provoquant, suscitent leur envie de discuter, de débattre, d’affirmer des positions.
C’est un des enjeux de ce spectacle. Produire du discours et fonder la scène comme espace où s’affrontent les idées et, au-delà, les idéologies.
« SOCRATES – Mais n’est-ce pas toi, Athéna – je ne dirai pas l’unique complice –mais l’instigatrice de cette situation ?
N’est-ce pas au nom de la Raison- raison d’Etat, raison du profit, raison du pouvoir – que tout cela est arrivé ?
ATHENA – Je ne le nie pas. Je ne déplore rien non plus.
En tant que déesse, je ne verse pas de larmes.En tant que déesse, je ne sais que rire, agir et frapper.
SOCRATES – Tu ne te préoccupes donc ni de justice ni du sort de l’humanité ?
ATHENA – Prométhée s’est occupé de sauver l’humanité et regarde où cela vous mène.
J’ai institué l’Aréopage d’Athènes et inventé la démocratie et regarde où cela vous mène.
Quant à la justice, elle n’a rien à voir avec la Raison.
Je te vois trembler comme un enfant. »
Cette volonté de produire du discours objet de débat, n’exclut pas la nécessité de le faire dans un cadre poétique. C’est là que Pasolini, lui-même devenu personnage quasi-mythique, est un guide précieux. Si son oeuvre n’est pas une oeuvre «à message», bien que ses positions soient toujours tranchées, c’est qu’elle prend toujours racine dans une généalogie individuelle. C’est toujours en lien avec une origine sociale, culturelle et familiale singulière. Le discours n’est jamais produit ex-cathedra mais tire sa justification d’une histoire, d’expériences, de nécessités et de désirs individuels qui sont mis en avant pour justifier la prise de position comme conséquence d’une intimité irréductible.
Comme Pasolini aussi, nous tenterons de faire fonctionner les ressorts dramatiques qui engendrent le fantastique et s’inspirent de la structure des rêves. Au théâtre, on a la possibilité de faire parler des morts, d’inventer des dialogues à travers les époques (Socrates, poète contemporain, parle avec Euripide qui a vécu il y a vingt-cinq siècles) ou entre un humain et une déesse, Athéna en l’occurrence.
Par ailleurs, l’utilisation d’images filmées permettra de faire apparaître des personnages hors plateau ainsi que des images qui accompagnent l’univers mental des personnages évoluant sur la scène. Les procédés du théâtre seront constamment utilisés pour produire du spectacle, des évènements théâtraux, et, émergeant de cette forme particulière, apparaîtront les discours qui seront ici la finalité de notre recherche.
A. Hakim