theatre-contemporain.net, tout le theatre sur le net

 
vous êtes ici : Accueil Spectacles American Buffalo En savoir plus
 
 

Notes de mise en scène d’emmanuel Meirieu

En avril 2004, je créais Mojo, de Jez Butterworth. En lui, je découvrais l’auteur de théâtre que j’avais tant cherché, celui dont les personnages me ressemblaient enfin, à moi et à mes comédiens : 6 petits voyous inséparables du cookeney londonien. Je suis de la génération Scorsese : pour moi, le plus grand rôle du répertoire, c’est indéniablement le parrain Don Vito Corleone. Et j’ai toujours rêvé de jouer les affranchis. J’ai bien essayé de mettre en scène Electre, Médée et Othello. « Ce n’est pas vrai que des auteurs qui ont 100 ou 200 ou 300 ans racontent des histoires d’aujourd’hui. On peut toujours trouver des équivalences, mais on ne me fera pas croire que les histoires d’amour de Lisette et d’Arlequin sont contemporaines » : Koltès avait peut-être raison.

Avec Mojo, j’avais trouvé mon REPERTOIRE : le Broadway off.
Mojo a été créé dans un cinéma délabré, perdu dans le quartier chinois à Lyon, où l’on passait en alternance d’improbables films érotiques et des films de Kung Fu assez peu recommandables. Il n’y avait pas de cadre de scène ni de grill technique. Température ambiante en ce mois de mai : 35 degrés. C’était assez miteux, à peine plus grand qu’un garage, et pour tout dire, ce n’était pas du tout un théâtre : nous nous sommes tout de suite senti chez nous. Comme l’action de Mojo se passe (en temps réel) dans un night-club londonien, nous avons décidé d’en faire notre décor. Les entrées-sorties se faisaient par les portes de services. C’est ainsi que les spectateurs rentraient dans la boite de nuit où se situe l’action de la pièce. Comme si c’était vraiment à cet endroit-là du monde et en ce moment précis que l’histoire se déroulait. Et vous pouviez regarder vivre ces personnages et croire en ce que vous voyiez, parvenir à oublier que ce n’était que du théâtre. Le lieu de l’action est le lieu de la représentation. Au théâtre, rien n’est plus puissant que l’unité de lieu et de temps.
Avec Mojo, j’avais trouvé une ESTHETIQUE : l’hyper réalisme.
Nos loges et notre foyer, c’était le décor du spectacle : 2 tables de bistrot, un ventilateur, un frigidaire, de la bière et de la vodka bien fraîches et quelques vivres (un succulent mille feuille de chez Leader Price). Les personnages ne quittent pratiquement jamais la scène.
Pendant 8 semaines, nous mangions à la table, nous y changions, y faisions la sieste, y prenions toutes nos pauses, en costumes de scène. Rapidement, nous avons pris nos mauvaises habitudes et nos petites manies : le fauteuil préféré de Jean-Marc (malheur à celui qui s’y serait assis), la place du cendrier de Loïc, le verre attitré de Thibault… Inutile de faire « la mise ». Bientôt les acteurs se sentiraient aussi bien, libres et détendus, dans ce décor que dans leur salle de bain ou leur cuisine. Ils manipuleraient ces accessoires de théâtre avec la même familiarité, la même spontanéité qu’un couteau et une fourchette. C’est pourquoi les spectateurs ont cru sans mal que ces personnages vivaient ici bien avant qu’ils n’arrivent.
Avec Mojo, j’avais trouvé une METHODE.
Pendant 8 semaines, nous n’avons pas quitté nos costumes. La façon dont chacun porte un vêtement est unique : ce léger faux pli sur le col de votre chemise blanche, cette minuscule tâche sur votre tee-shirt fétiche, la manche gauche de votre veste qui tombe un peu plus bas que la manche droite parce que vous portez votre sac à dos sur une épaule… C’est une question de bon sens : les costumes des acteurs sont les vêtements des personnages ; aucune « patine » ne peut créer cette illusion. Trop souvent, les acteurs les passent juste avant le jour J : sur scène, ils ont l’air gauches, apprêtés, dans ces costumes encore chauds et amidonnés, sortis du pressing, comme pour un entretien d’embauche dans une agence d’intérim. Et comment croire aux personnages quand on ne voit que des acteurs déguisés ?

Souvenez-vous de la scène d’ouverture de Casino : Sam le juif alias Robert De Niro se dirige tranquillement vers sa voiture de sport en jouant machinalement avec ses clés. Voix off : « l’important dans la vie, c’est de pouvoir faire confiance à la femme que l’on aime » Il met le contact et… BOUM ! la voiture explose. Le générique démarre sur la Passion selon Saint Mathieu. On raconte que De Niro a demandé les clés des semaines avant le début du tournage. Il jouait avec en allant acheter son journal, en sortant ses poubelles... Regardez attentivement la séquence : sa gestuelle est parfaite, c’est à s’y tromper, ce sont SES clés de voiture.
Pendant le spectacle, les spectateurs étaient si près que les acteurs n’étaient pas obligé de parler fort : ils pouvaient jouer le plus naturellement possible (sans déclamation ni exagération, sans outrance). En France, pour la plupart des gens, le réalisme au théâtre c’est un mauvais vaudeville. Mais rien n’est moins réaliste qu’un vaudeville : les acteurs gueulent leur texte face au public d’un bout à l’autre du plateau. Dès lors comment faire croire aux spectateurs que les mots qu’ils entendent sortent pour la première fois de la bouche des acteurs qui les prononcent ?
Le cinéma américain a forgé mes goûts (et pas le théâtre allemand, je l’avoue) : le jeu d’acteur que j’aime, c’est celui de l’actor’s studio, sublimé par Brando dans Un tramway nommé désir : spontané, instinctif, retenu. Les textes sonnent mieux à mes oreilles quand les acteurs les disent d’une voix lasse, un cigare au coin de la bouche, ou en mâchant un cure-dent ou un chewing-gum, parlent avec un accent fort et une voix rauque… J’ai toujours rêvé de voir ces acteurs qui me fascinent sur une scène de théâtre. C’est sans doute naïf mais… imaginez un instant : le duel Bronson/Fonda du final de Il était une fois dans l’Ouest là devant vous, à 5 mètres à peine ; le face à face De Niro/Pacino de Heat, ils sont assis à la table d’un café, vous pouvez presque les toucher, ils discutent : « la taule, j’y retournerai pas »… La supériorité du théâtre sur le cinéma est due à un phénomène physique aussi réel et scientifiquement démontrable que la photosynthèse : la chaleur humaine.
Les acteurs que j’avais réunis ne ressemblaient pas tellement à des acteurs. Si vous les croisiez dans la rue, vous ne vous retourneriez même pas sur leur passage. Sur les scènes de théâtre ou les écrans de cinéma (français), les gens que je vois, qui sont censé être cordonnier, ou médecin, fermier ou policier, ont plutôt l’air de sortir fais émoulu d’une agence parisienne de mannequinat. Conséquence : je n’arrive pas à y croire et je sais que je ne leur ressemble pas. Et comment pourrais-je alors m’identifier ? Je reçois parfois des CV d’acteurs qui me demandent un rôle. Ils sont tous accompagnés de portraits réalisés par des photographes spécialisés (ces photos coûtent souvent très cher) : ils prennent des poses dans des sites historiques ou des cafés branchés, portent des vêtements neufs à la mode et sont maquillés (ou leur teint a été corrigé par un ordinateur). Je préférais voir leurs photos de famille, de vacances, les voir en maillot de bain sur une plage de la Méditerranée, ou devant un barbecue en VVF. C’est pour ses distributions que j’aimais beaucoup les premiers spectacles de Jérôme Deschamps. C’est aussi pour cela que j’apprécie tant des acteurs américains comme Dustin Hoffman ou Mickael Madsen. J’espère que mes acteurs ressemblent à mes spectateurs.

Avec Mojo, j’avais trouvé une FAMILLE D’ACTEUR.
J’aime les anti-héros désespérés des polars noirs et les loosers du cinéma burlesque comme Charlot ou Buster Keaton. Mes spectacles sont des épitaphes aux éternels perdants, à ceux qui, comme l’écrivait Jim Thomson, romancier américain pessimiste et tendre, « ont débuté dans la vie avec une tare quelconque, ceux qui désiraient tant et ont obtenu si peu, ceux qui, avec de si bonnes intentions ont si mal tourné... ». Kapra disait : « certains font des films sur les grands mouvements de l’histoire, moi je continuerais à faire des films sur le type qui balaie ». Les personnages de American Bufffalo sont des paumés et des ratés, « les fausses couches de Dieu » pour reprendre la terrifiante expression de Mishima. Les super héros tragiques comme le Cid ou Agamemnon me donnent des complexes. Leur souci quotidien c’est : l’honneur de leur nom ou le destin de leur patrie ; et leur frigo n’est jamais vide. Mes personnages connaissent des fins de mois difficiles. La philosophe Simone Weil écrivait : « Nulle poésie concernant le peuple n’est authentique si la fatigue n’y est pas, et la faim et la soif issue de la fatigue ». C’est beaucoup plus qu’une « belle phrase » : c’est une règle de mise en scène. Elle trouvera des applications très concrètes. Souvenez-vous de la scène du restaurant dans l’Emigrant de Charlie Chaplin : la belle émigrante Edna Purviance a traversé l’Océan Pacifique. Elle n’a rien mangé depuis des semaines. Elle vient juste de débarquer. Charlot lui paye un plat de haricot. Regardez son sourire et ses yeux gourmands, l’expression de son visage : elle dévore ces fayots comme si c’était de la bûche de Noël. La faim y est.