À la relire, si loin de sa publication, cette pièce de Philippe Adrien m’a d’abord fait l’effet… d’une histoire belge – pas seulement en raison du royal prénom, mais pour son style chapeau melon à la Magritte : Qu’est-ce qui peut bien se cacher sous ce melon ? Combien de têtes a cet Albert ? Au dehors, la société convoque à l’activisme, le siècle se convulse – agonie ou accouchement dont certains chantent les barricades avec candeur… Albert, non. Avant de sortir (s’il sort) il veut, sincèrement je crois, guérir : soit lui, soit elle (lui, le veuf ténébreux, l’inconsolé, elle, la Claire fontaine de (dé)raison, il/elle ne font qu’un). S’il la torture et la fouaille, c’est l’oeuvre de leur vie, comme nous: faut bien « essayer de voir à qui on a affaire ». Vieil adage socratique. Qui gîte en nous sous le melon gigogne des nom-prénom?
Un moment – théâtre dans le théâtre – j’ai frémi de reconnaître les deux mômes qui, à la fin du cauchemar désopilant de La Baye, sauvaient leurs familles robotiques de la damnation par une extase d’amour au bord de l’océan. Et voilà cet Albert, aidé d’une France poissarde, qui voue leurs petites marionnettes au crématoire! Mais finalement, qu’il soit i, ii ou iii, le plus faux des Albert est le bon. Claire chantait cigale, elle reviendra danser à la saison: tout est raté, bien sûr, c’était «pour rire». En courant se jeter à la baye dans le tohu-bohu sociétal, il emporte ses marionnettes cramées comme deux grenades; tant il est vrai que nos blessures sont nos meilleures armes. Au fait, que laisset- il écrit sur la porte en partant ? Quelque chose qui parle encore, depuis quarante ans ? Chapeau.
Luc de Goustine
éditeur de la pièce, collection «Théâtre », Seuil.