Cet entretien avec Pol m’a fait bizarrement penser à une interview de feu Robert Mitchum (1917-1997). Mitchum détestait prendre position, tenir des propos ‘indélébiles’. En
désespoir de cause, le journaliste s’était résolu à lui poser des questions on ne peut plus banales. « Qu’est-ce qui prime dans votre vie ? » Réponse de Mitchum :
« Respirer ». « Qu’est-ce qui pourrait vous arriver de pire dans la vie ? » Réponse de Mitchum : « Que vous me pompiez l’oxygène. »
C’est clair que Pol Heyvaert n’a pas le statut de star d’un Robert Mitchum. Il n’empêche que ses réponses à mes questions sur le théâtre, la mise en scène et le monde dans lequel
il vit, trahissent la même modestie : tout comme Mitchum, il nie avoir du talent. Mitchum décrivait son style de jeu en ces termes qui en disent long : « J’ai trois
devises : regarder à droite, regarder à gauche et regarder droit devant soi. » Quand on demande à Pol quels sont les secrets de sa mise en scène, il vous répond :
« Si vous êtes sexy et en êtes conscient, clap your hands. »
Toutes les questions contenant des termes tels que ‘condition humaine’, ‘catharsis’ ou ‘réalité mise en scène’ finissent aussitôt à la poubelle. Il en va de même du miroir que
nous tend le théâtre : il nous est revenu en mille morceaux. Pol ne veut pas se laisser prendre au piège de ses propres propos, opinions ou commentaires. Car il doute
fondamentalement de la sincérité et de la pureté de toutes ces déclarations avec lesquelles on nous assomme. Et en particulier, de celles à propos du théâtre.
Qui veut connaître l’engagement artistique, social et personnel de Pol, ses choix, ces points de vue et ses ambitions n’a donc qu’un seul recours : aller voir Aalst.
Une déclaration en soi qui, avouons-le, suscite des questions. Et demande des réponses.
Après quelques tours de piste journalistiques, nous nous sommes donc affalés, quelque peu essoufflés il faut bien le dire, dans le bac à sable du saut en longueur. Un endroit où
chaque dessin tracé dans le sable peut être aussitôt balayé de la main.
DP : Vu votre parcours jusqu’à ce jour, nous sommes surpris du fait que vous ayez été fasciné par la réalité sordide de ce drame familial d’Alost .
Pol : Dans le théâtre, tout est truffé de symboles, de métaphores et de codes, et ce n’est pas ma tasse de thé. Je vis dans la réalité d’aujourd’hui et je veux raconter une histoire ‘pure et dure’ que chacun peut reconnaître.
DP : Est -ce que vot re pièce est censée avoir une dimension sociale ?
Pol : Quand on fait quelque chose de purement créatif, on n’a des comptes à rendre qu’à soi-même. Ici, je veux également faire passer un message à tous les acteurs du procès. Je peux également me justifier à leurs yeux.
CG : Avez -vous le sentiment de refaire le procès d’Alost à travers cet te pièce ?
Pol : Oui. J’écris une nouvelle partition. Avec un autre orchestration. L’émission Koppen, le documentaire télévisé du procès, est mon archi-texte. Mais je renoue avec le passé de Kurt et Rita.
CG : Que pensez -vous du texte de Dimitri Verhulst ?
Pol : Dimitri écrit de la prose. Ses textes sont d’une autre nature que ceux du procès. Mais la personne qui se cache derrière Dimitri est au moins aussi importante. De par ses antécédents et les rapports spécifiques qu’il établit, il parvient mieux que quiconque à saisir la logique de gens comme Kurt et Rita. Je lui fais donc entièrement confiance.
DP : Pouvez -vous me donner un exemple de cet autre regard qu’il porte sur les faits ?
Pol : La totale absurdité de propos tels que : « On peut concevoir un enfant pour sauver une relation. Mais on ne peut pas détruire un enfant pour sauver une relation. »
DP : Voulez -vous leur donner à Kurt et Rita une nouvelle voix au chapitre ?
Pol : Je veux faire quelque chose avec cette voix au chapitre qu’ils n’ont pas eue, tout en me permettant d’ajouter des éléments fictifs à leur histoire. À travers cette pièce, je donne ma propre interprétation des faits, mais aussi celle de Lies et Felix.
DP : Serait -ce également une critique spontanée, intuitive, de la façon dont ces gens ont été jugés et condamnés ?
Pol : Certainement. La façon dont un tel procès fonctionne est ahurissante. Aussi ahurissante que la façon dont ces gens ont été capables de tuer leurs enfants. L’un n’a aucun effet aggravant ni lénifiant sur l’autre, mais il n’empêche que j’ai été choqué par la façon dont ce procès a été mené. Je m’insurge contre la façon dont la société traite les prévenus. Ou en tout cas ceux du procès d’Alost. Le problème de la culpabilité est un aspect qui m’a toujours passionné. Aussi bien dans le cas d’un meurtre que d’une catastrophe naturelle. Comme lors d’une tempête par exemple. Cette soif de culpabilisation de la société et le fait de transposer cette culpabilité en termes de 10, 15 ou de 25 d’incarcération ou de prison à perpétuité, m’inquiètent. Tout comme le fait que lors d’une tempête, on ne se soucie que des dégâts et non de la cause.
DP : Éprouvez -vous une sorte de sympathie envers des gens comme Kurt et Rita ?
Pol : Oui. Supposons que Jambers ait été interviewer Kurt en tant que sexagénaire. Cela aurait donné un reportage cocasse sur un pauvre bougre qui nous
aurait raconté toutes les bêtises qu’il avait commises dans sa vie. Et on aurait bien ri.
Mais maintenant que cela a sérieusement dérapé, on n’en tient plus compte. C’est clair que Kurt et Rita sont devenus d’incroyables égoïstes et profiteurs, mais ils ne l’étaient
pas de naissance. Et cela suscite une certaine sympathie.
DP : Est -ce que vous seriez prêt à leur montrer une vidéo de la pièce ?
Pol : Pourquoi devrais-je avoir honte ? Je ne déshonore personne. Au contraire, je crois que ma pièce peut, comme un procès d’assises, calmer les
esprits de toutes les parties impliquées. Je traite finalement d’un thème universel. Le drame n’est pas terminé d’ailleurs. Kurt et Rita sont mariés depuis, Rita a eu une fausse
grossesse et ils s’envoient chaque jour des billets doux... La beauté et l’humain se mêlant à l’horreur.
Je n’ai pas besoin de drames shakespeariens pour illustrer cela. Je ne fais que m’interroger quant à la nature de l’amour qui les lie. Quant à leur impuissance, leur forme
d’intelligence.
DP : Est -ce que vous souhaitez exprimer des points de vue dans Aalst , et les défendre ?
Pol : Non. Je veux tout simplement démontrer que la balance est faussée. Je ne suis par forcément contre le système d’un jury populaire, mais que je veux montrer où ce système a des défaillances. Un des problèmes fondamentaux de Kurt et Rita est qu’ils n’ont pas leur place dans le système social. Et qu’il n’existe pas d’alternative pour eux. Nous mettons donc un plâtre sur une jambe de bois.
CG : D’où meurtre et suicide comme unique issue ? Comme les lemmings qui se jet tent du haut des falaises ?
Pol : Cette histoire des lemmings est de la foutaise. C’est le frère de Walt Disney – à moins que ce soit Kurt – qui les a poussés de la falaise. Le malheur, c’est qu’on en a pas d’images.
CG : Dans quel moule avez -vous l’intention de couler tout cela ?
Pol : Je ne veux pas reconstruire le « quart monde ». 70% de la pièce sera une reconstruction du procès. Une reconstruction très minimaliste car cela ne peut pas trop puer la mise en scène . Je ne recherche pas une interprétation de virtuose, mais une interprétation qui colle le plus possible à la réalité dans un décor extrêmement dépouillé. Je suis enchanté de la façon naturelle dont Lies en Felix portent cela à la scène. Ils sont très convaincants.
DP : Est -ce que vous trouvez que le théâtre est un canal approprié pour faire passer une telle histoire ?
Pol : Absolument. Je serais incapable d’en faire un film. Cette histoire est un témoignage de la plus belle eau. Et qui dit témoignage, dit auditoire.
CG : Avec quel sent iment voulez -vous que les spectateurs qui ttent la salle ?
Pol : Avec le sentiment qu’une « histoire » ancienne peut être encore passionnante et qu’un procès n’est pas l’ultime solution. Et qu’en principe – mais ceci est peut-être une déduction trop simpliste – cela peut arriver à chacun de nous. Je ne veux pas dire par là que Dirk va assassiner quelqu’un...
(DP : Moi bien par contre, si votre pièce ne s’avérait pas bonne.)
Pol : Écoutez. J’ai du mal à m’imaginer qu’il y ait le moindre truc intéressant dans tout ce que je viens de vous dire.
(DP : Cela nous arrive à nous aussi parfois.)
Pol : Il ne s’agit pas des questions en soi, mais du fait que parfois on demande aux gens d’émettre un avis au mauvais moment ou en s’y prenant mal. Et c’est ce sentiment-là que j’ai maintenant.
(CG : Je crois que c’est en effet là que se situe le coeur du problème.)
Pol : Je veux une image nuancée. Je déteste la superficialité. En voulant exprimer les choses d’une façon radicale, on dissimule une grande partie de la vérité, surtout dans le monde de l’Art. Je refuse de faire de grandes déclarations à ce propos. Même si c’est pour trouver matière à rédiger un énième livre ou article. Chaque solution, chaque propos et chaque point de vue est lié à un échec potentiel. C’est pourquoi j’ai honte de tout ce que je viens de radoter.