Nous avons depuis dix ans voyagé dans des formes atypiques. Renonçant à jouer dans la boîte magique du théâtre, nous avons inventé, Joël Fesel, plasticien,
Solange Oswald, metteur en scène, et notre groupe d’acteurs, un genre de surgissement particulier, sorte de “campement”, où l’espace de la représentation est savamment modifié
pour rendre visibles nos questions et nos débats.
Ces surgissements “Hors les murs” sont d’abord une provocation que nous nous faisons à nous-mêmes pour inventer notre propre culture et la partager avec un nouveau public.
Nous voulions questionner les rites théâtraux désormais banalisés. Trop d’intelligence convenue porte les spectateurs vers des lieux de confort, où “il faut” se cultiver à tout
prix, collectionner les oeuvres reconnues ; rituels devenus vides, comme ceux d’une messe dont on aurait oublié le sens. Nous avons ainsi détourné les rituels du théâtre
et re-déterminé la place du public, qui déambule ou se promène, contraint de chercher sa place dans la représentation.
L’espace de jeu est à “trouver” à chaque série de représentations. Joël Fesel capte les lieux propices à ses installations. Transformer, mettre en creux des espaces pour
re-conditionner l’acte de jouer, l’acte d’écouter. Mettre du sacré là où l’on ne l’attend pas. Surgir là où ça ne devrait pas être. Ce que nous avons à faire voir et entendre,
c’est le paysage verbal, à travers nos auteurs contemporains.
Nous avons déjà montré notre travail dans diverses formes :
- nous sommes partis en déambulation (couloirs d’ancienne faculté, soussols de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, caserne désaffectée, pour De quelques choses vues la
nuit, texte de Patrick Kermann).
- nous avons mis en espace dans une galerie et dans les couloirs d’un théâtre, l’installation Merci avec des textes de Patrick Kermann et Alain Béhar.
- nous avons installé notre campement La Mastication des morts de Patrick Kermann dans des cloîtres, des entrepôts, des usines, etc.
L’acte théâtral se pose au coeur d’installations plastiques, comme de nouveaux territoires pour les corps, pour les langues. Ces formes “entre arts plastiques et théâtre” transmettent moins le discours de la raison que celui de l’esprit. Faire “sentir un peu de l’indicible” tient autant du poème visuel que du théâtre. A cause de cette oscillation, nous avons baptisé nos productions : objets nocturnes.
Nos penchants vont vers la réticence et le renoncement à l’ostentatoire : juste l’essentiel, l’indispensable comme une lutte contre l’envahissement des images. Creuser, refaire un vide.
Du théâtre, il reste une exigence très forte : la stylisation du jeu et l’adresse intime. Reste aussi, la quête des grands textes, ceux dont nous estimons la langue
transgressive car ces langues nouvelles qui pressentent nos changements portent les traces de nos désastres.
Ces textes collectés ou objets de commande sont d’une forme particulière, car l’installation impose de manière organique “les fragments”, “les
poèmes”. Au final, poésie visuelle et théâtre sont liés par le sang pour plus de vertige, d’émotion, de vivacité.
Ces formes atypiques nous différencient des moeurs de la production et ne sont pas adaptées aux lois du marché. Nos installations imposent l’intimité avec les
spectateurs : nous n’acceptons que 30 à 100 personnes selon les présentations.
Nous sommes soutenus par les collectivités (DRAC Midi-Pyrénées, Conseil régional de Midi-Pyrénées, Mairie de Toulouse et Conseil général de la Haute-Garonne), par quelques
institutions sensibles à notre démarche (Centre National des Écritures du Spectacle à la Chartreuse de Villeneuvelès- Avignon, Théâtre de la Digue, Scènes Nationales, CDN), ainsi
que par des festivals comme Aurillac, Charleroi et Angers.
Mais n’appartenant ni aux salles, ni au théâtre de rue, ni aux centres d’art, hybrides, mutants, nous cherchons chaque fois, ceux qui pourraient nous soutenir et comprendre
l’enjeu politique de ces surgissements.