La mousson d'été, édition 2000

Temporairement Contemporain 03

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Intervention
Hors Champs

ls ne pouvaient être là avec nous pour la Mousson 2000. Par leurs textes traduits du russe, de l'anglais ou du breton, André Markowicz et Françoise Morvan font de la traduction un acte profondément contemporain. Ils nous offrent chaque jour, depuis leur retraite vosgienne, une page, un poème, un fragment. Nous les remerçions chaleureusement pour leur présence poétique.


André Markowicz a traduit du russe PHENOMENES ET EXISTENCES N°2. de Daniil Harms

Voici une bouteille de vodka, de ce qu'on appelle du spiritueux. Et, près d'elle, vous pouvez voir Nikolaï Ivanovitch Serpoukhov.
Des vapeurs spiritueuses s'élèvent de la bouteille. Regardez Nikolaï Ivanovitch respirer par le nez. Regardez-le se lécher les babines et plisser les yeux. On voit que la chose lui fait bien plaisir, et principalement parce que c'est du spiritueux.
Mais prêtez attention au fait que, derrière Nikolaï Ivanovitch, il n'y a rien. Ce n'est pas qu'il n'y a pas d'armoire, de commode, ou quoi que ce soit de ce genre, non, il n'y a rien absolument, il n'y a même pas d'air.Vous me croirez si vous voulez, mais, dans le dos de Nikolaï Ivanovitch, il n'y a même pas d'espace sans air où, comme on dit, de mondes éthérés. Soyons franc, il n'y a rien.
Cela, bien sûr, c'est impossible à imaginer.
Ceci dit, on s'en fiche : nous ne nous intéressons qu'au spiritueux et à Nikolaï Ivanovitch Serpoukhov. Nikolaï Ivanovitch prend la bouteille de spiritueux dans sa main et la porte à son nez. Il renifle et il remue les lèvres comme un lapin.
A présent, le moment est venu de dire qu'il n'y a rien non seulement derrière Nikolaï Ivanovitch, mais aussi devant lui, mettons, devant son sein, et, en général, il n'y a rien autour. Absence complète de toute existence ou, selon la vieille plaisanterie des temps passés : absence de toute présence.
Intéressons-nous toutefois uniquement au spiritueux et à Nikolaï Ivanovitch.
Imaginez : Nikolaï Ivanovitch regarde par le goulot l'intérieur de la bouteille de spiritueux, la porte ensuite à ses lèvres, la renverse et avale, figurez-vous, tout le spiritueux.
Futé ! Nikolaï Ivanovitch a bu le spiritueux et a battu des paupières. Futé ! Comment a-t-il fait ça ?
Et maintenant, voilà ce que nous devons dire : à parler franc, non seulement derrière le dos, ou devant, ou tout autour de Nikolaï Ivanovitch, mais c'est aussi à l'intérieur de Nikolaï Ivanovitch qu'il n'existe rien.
Bien entendu, ça aurait pu être comme nous venons de le dire sans que la chose empêche Nikolaï Ivanovitch d'exister de la plus ravissante des façons. C'est vrai, bien entendu. Mais toute l'histoire, à parler franc, c'est que Nikolaï Ivanovitch n'existait pas, tout le truc est là, qu'il n'existe pas. C'est ça, le truc.
Vous allez me demander : et la bouteille de spiritueux, alors ? Surtout, où donc est passé le spiritueux, s'il a été bu par un Nikolaï Ivanovitch dénué d'existence ? La bouteille, disons, elle est là. Certes, mais où est le spiritueux ? Il était là il y a un instant, et, maintenant, il n'est plus là. Et Nikolaï Ivanovitch n'existe pas, dites-vous. Comment ça se peut ?
Là, nous aussi, nous nous perdons en conjectures.
D'ailleurs, qu'est-ce que nous racontons ? Parce que nous avons dit que rien n'existait, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur - c'est donc que, la bouteille, elle non plus, elle n'existait pas. C'est ça, non ?
De l'autre côté, prêtez attention à la chose suivante : si nous disons que rien n'existe ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, alors, il y a cette question qui se pose : à l'intérieur et à l'extérieur de quoi ? Donc, il y a quand même quelque chose qui existe ? Et peut-être que ça n'existe pas. Dans ce cas-là, pourquoi disons-nous "à l'intérieur" et "à l'extérieur" ?
Là, clairement, c'est une impasse. Et, nous-même, on ne sait plus quoi dire.
Au revoir.
C'EST TOUT.







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Date de dernière modification : mercredi 24 janvier 2001.