« Ma mère, pour voir du pays, travailla comme gouvernante en Russie tzariste, dont elle nous parlait souvent, et mon père était architecte. Comme il n'avait pas pu, étant
fils de sellier, se payer une école spécialisée, son ambition était, naturellement, de faire faire à ses fils des études universitaires. Pour le reste, nous avions le choix.
Mon frère aîné choisit la chimie qui avait déjà rempli toute sa jeunesse et notre cuisine de tours de sorcellerie nauséabonds. Un bouquin sur le rebord de la fenêtre, alambics
à vapeurs jaunes, brûleurs à gaz Bunsen, des tubes comme des intestins de verre, de temps à autre une détonation, voulue ou non voulue, voilà nos dimanches après-midi quand il
pleuvait et qu'il était impossible d'aller jouer au football.
Je ne sais pas pourquoi parmi tous mes camarades, j'étais le seul à ne jamais lire un Karl May, ni d'autres livres d'ailleurs ; sauf Don Quichotte et La
Case de l'oncle Tom, qui me plaisaient infiniment mais me suffisaient. Ce qui insatiablement me passionnait, c'était le football et plus tard le théâtre. Une
représentation des Brigands, représentation sans doute très médiocre, me fit un tel effet que je ne compris pas pourquoi les hommes, les grandes personnes qui ont
suffisamment d'argent de poche et pas de devoirs à faire, ne passent pas toutes leurs soirées au théâtre. Pourtant, c'était ça, la vie. Une drôle de confusion fut provoquée
par la première pièce où je vis sur scène des gens vêtus de leurs habits de tous les jours ; cela ne voulait-il pas dire qu'aujourd'hui aussi on pouvait écrire des
pièces, ni plus ni moins ?... »
Max Frisch
Né le 15 mars 1911 à Zürich. Dès l'âge de seize ans, il commence à écrire et entreprend des études de langue et de littérature allemandes. A vingt-deux ans, la mort de son
père l'oblige à gagner sa vie comme journaliste indépendant. Engagé comme reporter, il fait ses premiers voyages en Europe orientale… A vingt-cinq ans, il décide de reprendre
ses études d'architecture et obtient son diplôme. De 1939 à 1941, il fait son service militaire comme canonnier. 1943, parution de son premier roman, J'adore ce qui me
brûle. A sa lecture, le dramaturge du Schauspielhaus de Zurich, Kurt Hirschfeld, l'encourage à écrire une pièce. Ce sera en 1944, Santa Cruz. Fin de la guerre,
voyage en Allemagne. Création de La Muraille de Chine. Dès lors, Frisch exerce le double métier d'auteur dramatique et d'architecte. En 1948, il rencontre Brecht à
Zurich. « Je n'ai rencontré que peu d'hommes qu'on reconnaisse comme de grands hommes et si on me demandait de quelle façon au juste la grandeur de Brecht se faisait
connaître, je serais embarrassé ; c'était à vrai dire chaque fois la même chose ; à peine l'avait-on quitté que Brecht devenait d'autant plus présent, sa
grandeur agissait après coup, comme un écho, et il fallait le revoir pour la supporter... »
Max Frisch est un auteur proche de nous, souvent associé à son compatriote Dürrenmatt. Comme lui, il est une figure majeure du théâtre helvétique. En outre, il a vécu à Rome,
dans le Tessin, à Berlin, à New-York et Zürich. Max Frisch s'intéresse aux enjeux de la morale ; il se soucie des intentions, des arrière-pensées, de la bonne foi de
ses personnages autant que de leurs données psychologiques. Il aime à poser des questions ; en revanche, les réponses ne l'intéressent guère. A l'heure où il fait
bon donner des leçons, c'est une attitude plutôt plaisante.
Après la parution de nombreuses pièces dont Biedermann et les incendiaires, Don Juan ou l'amour de la géométrie, Andorra et du roman
Stiller, Max Frisch reçoit le prix Georg Büchner en 1958… Il publiera encore pièces, romans et journaux, dont deux versions de Biografie : ein spiel en
1967 et 1984. Max Frisch est mort en 1991.