« L'écrivain et opposant nigérian Ken Saro-Wiwa, 54 ans, a été pendu vendredi à Port-Harcourt ainsi que ses huit compagnons du MOSOP, Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni
».
C'est par ces mots que la dépêche 101945 de l'Agence France Presse annonçait la mort de Ken Saro-Wiwa, le 10 novembre 1995.
Né en 1941, à Bori, dans le delta du Niger, Ken Saro-Wiwa a enseigné dans les universités de Nukka et Lagos, après des études d'anglais à Ibadan. Écrivain, à la fois romancier mais
aussi auteur de feuilletons populaires pour la télévision, il avait créé et dirigeait sa propre maison d'édition et présidait l'Union des écrivains nigérians. Il avait exercé des
fonctions ministérielles entre 1968 et 1973 et était un homme d'affaires avisé et un journaliste reconnu pour sa plume acerbe.
Ken Saro-Wiwa dérangeait car, outre son oeuvre d'écrivain, il était également un militant politique écologiste qui défendait avec force la minorité dont il était issu. Appartenant à
la communauté ogoni (un demi-million de personnes dans l'état enclavé de Rivers au sud-est du Nigeria) qui pour son malheur recèle sur ses terres des réserves pétrolières, la
principale richesse du pays, Ken Saro-Wiwa revendiquait de façon pacifiste pour son peuple, «une autonomie politique, une juste part des richesses pétrolières et le droit de
contrôler son environnement écologique dévasté par les compagnies pétrolières internationales, notamment la Shell, après plus de trente cinq années d'exploitation ». Une attitude
inadmissible pour le pouvoir militaire qui, à la suite d'un simulacre de procès, condamna à mort et exécuta l'écrivain et ses huit compagnons de lutte.
Ken Saro-Wiwa ajoutait son nom à la liste des écrivains qui, sur le continent africain comme dans d'autres, ont payé de leur vie leur talent et leurs engagements. Il laisse une oeuvre
qui mêle témoignage et fiction, au sein de laquelle un chef d'oeuvre d'émotion, de subversion et d'inventivité, Sozaboy. Un roman qui ressemble à son
auteur tant il témoigne des mêmes engagements. Un roman qui plonge dans les entrailles des horreurs de la guerre, celle des humbles, des faibles et des sans-grades, des oubliés de la
vie et de la fortune.
Dans le désordre maîtrisé et revendiqué d'une langue « pourrie », Sozaboy inaugurait ainsi l'entrée en littérature de la longue colonne blessée des
enfants-soldats.
Bernard Magnier
Sozaboy (Pétit Minitaire)
Traduit par Samuel Millogo et Amadou Bissiri (Burkina-Faso), Actes Sud, collection Babel, 1998
Si je suis encore en vie
Traduit par François Marchand-Sauvagnargues, Stock, 1997
Lemona
Traduit par Kangni Alem, Dapper 2002
Mister B, millionnaire
Traduit par Kangni Alem, Dapper jeunesse, 2003