Haïg, mon grand-père, arrivé en France, avait coutume, quand les moyens le permettaient, d’emmener ses enfants à la Comédie française, au Paradis, pour qu’ils apprennent parfaitement le français. Ma mère nous a, par la force de l’habitude et quoique le français soit notre langue non pas maternelle mais natale, emmenés tout naturellement au Paradis très tôt. Rapidement, mon frère et ma sœur l’ont quitté, partiellement. Paradis ou poulailler, moi, j'y suis restée. J’ai prouvé à qui voulait des preuves, en entrant en prépa que j’étais « capable de mieux», puis me suis présentée à l’école Charles Dullin où ma formation de comédienne, notamment auprès d’Yves Kerboul, Robin Rennucci, Charles Charras… m’a amenée à intégrer rapidement le sens du travail exigeant au plateau, la liberté d’artiste et la notion de collectif. Pendant des années, en troupe, j’ai joué des auteurs du répertoire (Corneille, Shakespeare, Goldoni, Labiche…), participé à la vie de troupe (Matamore, Cie L. Serrano…), tâté d’autres mondes : joué Büchner sous la direction de J-P Vincent, création sous celle de J-M Culiersi, fait des mises en scène musicales, pour enfants (B. Urbain/ O.Prou), pour salons… J’ai mené de nombreux ateliers, en France (Aria, École C. Dullin…) et à l’étranger (Brésil, Italie). mais c’est avec la Cie les Allumettes Associées, fondée avec des comédiens, à la suite d’une aventure de lecture spectacle au Théâtre de la Colline, autour de La Censure dans la Littérature que j’ai pu retrouver pleinement ce qui m’avait conduit au plateau : la jubilation de l’invention, le goût du jeu, du corps en jeu, de la langue et de la transmission, l’éclectisme et la curiosité. Le partage. L’invention de modes de travail. Avec ce collectif hétéroclite et éphémère, pour qui j’ai mis en scène et écrit près de 10 spectacles (Tapatoudi, Vanity Case, Histoires de Puces, Le Suicidé-Comédie d’Erdman, l’Histoire de la fille qui lisait trop d’Histoires, un Monde à tes Mesures), avec le public qu’il soit celui des spectacles ou celui des ateliers, de Maison d’arrêt en établissement scolaire, avec les équipes des lieux des salles communales l’Athénée, avec les auteurs, morts et vivants, j’ai pu développer en confiance, mon travail d’écriture avec ou pour le plateau, le plateau abordé comme un terrain d’enfance et de liens invisibles où il s’agit davantage de saisir que d’être saisi, de jeu sans équipe adverse. De divertir : changer le cap, tenter le sentier pour mieux imaginer où comment dévier l’autoroute. Notre prochaine création sera À mort la viande !, pièce pour laquelle je viens de recevoir la Bourse à l’Écriture de l’association Beaumarchais.
Je parle dans la langue que l’on m’a choisi, - je suis réjouie d’écrire dans le corps du théâtre. Je ne parle pas la langue de mon grand-père, j’en parle d’autres, la vôtre aussi, mais je cherche, et tente de pratiquer au plateau, ou du moins pour qu’elle soit dite, avec les auteurs, les comédiens, les équipes, les passants, une langue universelle. Je suis encore au Paradis où ma mère nous a perchés. (Mon grand père, je ne sais pas.)