Nous avons poursuivi cette année nos investigations sur la relation agissant/agi,
mais cette fois dans un seul acteur : l'acteur devient alors le montreur
et la marionnette. Il lui faut avoir conscience de ces deux dimensions,
avoir conscience de cet écart.
L'acteur agissant/agi aura mis en place un système de codes. Ce n'est
donc ni aux injonctions d'un autre acteur, ni à des motivations intérieures
qu'il répond, mais à ces codes qu'il a décidés. Nous sommes toujours,
comme l'année dernière, dans cette recherche sur le jeu tout extérieur.
Nous tentons cette année de nous créer une sorte de palette jouant
sur différents types de présences du comédien, sur une échelle qui nous
fait aller d'une fabrication minimale telle qu'en parle Bresson, à un
jeu dans la démesure de la fabrication des signes tel que le décrit
Florence Dupont parlant de l'acteur romain.
Se pose alors à nous, irrémédiablement, le problème de l'incarnation
: en quoi consiste-t-elle? Où la situer ? Peut-on lui inventer elle
aussi une graduation ?
“Modèle. La cause qui lui fait dire cette phrase, faire ce geste n’est
pas en lui, elle est en toi. Les causes ne sont pas dans tes modèles.”
“Modèles. Se laissant conduire non par toi, mais par les paroles et
les gestes que tu leur fait dire et faire.”
A tes modèles : “Il ne faut jouer ni un autre, ni soi-même. Il ne faut
jouer personne.”
“Ils pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention.
(Bérénice, préface)”
“Deux simplicités. La mauvaise : simplicité-point de départ, cherchée
trop tôt. La bonne : simplicité-aboutissement, récompense à des annés
d’effort.”
“Corot : “Il ne faut pas chercher, il faut attendre.”
“Modèle. Il s’enferme en lui-même. Ainsi fait X, excellent acteur.
Mais c’est ppour reparaître masqué de jeu, méconnaissable.”
“Modèles. Capables de se soustraire à leur propre surveillance, capables
d’être divinement “soi.”
“Modèles expressifs involontaires (et non pas inexpressifs volontaires).“
“Modèle. Son essence pure.”
Robert Bresson
Extraits de Notes sur le cinématographe.
"L'orateur se doit d'adapter le ton de sa voix au sens des mots.
(…) S'il y manquait, l'effet serait désastreux qui ôterait toute crédibilité
à son discours et toute autorité à sa personne. Il est nécessaire que
l'orateur soit entendu comme sujet auctor de son discours, et celui-ci
comme manifestation de son animus. Au cas où il y aurait discordance
entre le discours et la voix, le résultat serait le même qu'en cas de
discordance avec le geste ou le visage. (…)
En revanche, cette disordance va être systématiquement exploitée par
le théâtre. On pourrait parler d'une dramaturgie de la fragmentation.
Bien loin de tenter la reconstitution illusoire d'un discours cohérent
avec la voix et le geste, donnant l'illusion d'un animus assurant l'unité
du personnage, les arts de la scène, développés chacun séparément, permettent
la création de personnages inhumains, disloqués, fragmentés, appartenant
à un autre monde. Dans cette volonté générale de déréalisation, la discordance
entre énoncé et énonciation va trouver naturellement sa place."
"L'acteur peut donner à sa voix toutes les inflexions, toute la
"suavité", il peut faire chanter la langue autant qu'il veut
sans se soucier d'avoir à se conformer à la vraiscemblance du personnage
puisque ce personnage c'est luiqui le dessine à partir de son masque.
En outre, libéré de la contrainte du geste et de la voix que subit l'orateur
(…), l'acteur peut sans respect humain mettre son corps entièrement
au service de sa vocalisation et se contorsionner pour qu'elle sorte
mieux, plus forte, plus grave ou plus aigüe, plus étrange. Le corps
du tragédien est pensé par les Romains comme associant en lui une lyre
et une tibia, capables de produire une mélodie et un rythme; c'est ce
corps-instrument qu'il travaille dans ses exercices infinis, afin, ensuite,
sur scène, de le tendre et le détendre, le gonfler et le vider à volonté."
Florence DUPONT
Extrait de L'orateur sans visage