Trente ans après, un romancier retrouve, à l’occasion d’une soirée, le milieu « artistique » qui le vit débuter, et qu’il lui fallut fuir pour conquérir son identité d’écrivain. Comment devient-on artiste ? Au prix de quelles ruptures, de quels renoncements ? Éloge de la fuite et mélancolie des retours, hypocrite comédie des retrouvailles, horreur de soi-même et des autres auxquels on risque tant de ressembler, honte et malaise devant un passé révolu qui n’en finit pas de se survivre dans une hideuse décrépitude, humour sanglant du moraliste – et haine, haine implacable de tous les médiocres accommodements auxquels on ne peut s’empêcher parfois de prendre part : il y a de tout cela dans Des arbres à abattre, méditation cruelle sur les puissances d’artifice et de mensonge qui falsifient l’existence. Dans ce terrible travail d’introspection et d’exploration biographique, dans cette autofiction autocritique qui tourne au jeu de massacre, il ne se trouve au cours de l’affreux « dîner artistique » remémoré par le narrateur qu’une seule voix – pas même la sienne, mais celle d’un vieux comédien – pour dire tout bonnement, quitte à l’abolir dans les minutes suivantes, cette chose si incroyable qu’elle en devient presque inaudible : un peu de vérité. Il revient ainsi à l’artiste de la scène d’articuler fugitivement les paroles vraies que l’artiste des mots recueille, recrée, consigne et amplifie. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un comédien se soit intéressé à un tel roman, au point de l’adapter pour la scène. Hervé Briaux porte ce projet depuis plusieurs années. Cette fois-ci, nous y sommes : le couvert du « dîner artistique » est mis, vous y êtes chaleureusement conviés.
Bernhard : Quand je marche dans Vienne et que je vois des confrères, ils détournent toujours le regard. Je me promène toujours aimablement, et j’en vois un, parce que j’ai de bons yeux, j’en vois un qui, à cent cinquante mètres déjà, se précipite d’une manière totalement absurde dans un bureau de tabac, alors qu’il ne fume pas, rien que pour échapper à ma personne. C’est quand même dommage. On vit avec des êtres humains, finalement, et on a toujours envie de leur tomber dans les bras, tellement ils sont gentils. Et sans arrêt ils vous évitent. Si je suis devant une librairie à regarder la vitrine, il y a le libraire à l’intérieur, il est en train d’arranger tout ça gentiment, et dès qu’il me voit il disparaît, il se retourne et il disparaît.
À quoi attribuez-vous cela ?
Bernhard : À moi-même, naturellement. On est soi-même l’origine de tout le mal, c’est connu, mais ça permet d’avoir la voie libre, c’est bien plus agréable. Si l’on était aimé, on serait obligé de jouer des coudes à travers la foule, comme le pape, à qui ils arrachent ses vêtements quand il apparaît quelque part. Moi, ça ne m’arrive pas, je ne vois en général que des dos. Aussi bien du point de vue du corps que du point de vue de l’âme. Ils prennent immédiatement leurs jambes à leur cou, les gens. Aussi, avec le temps, j’ai acquis une sorte de vue de dos, je connais le dos bien mieux que la face des gens.
Est-ce que c’est devenu plus fréquent ces temps-ci ?
Bernhard : Oh, ça fait des dizaines d’années, ça a toujours été comme ça. C’était déjà comme ça chez moi, à la maison. Dès qu’ils me voyaient, ils se précipitaient dehors, parce qu’ils s’attendaient toujours à quelque chose de désagréable, alors que j’étais l’enfant le plus gentil qu’on puisse imaginer, réellement. J’étais adorable, avec de grandes et longues boucles, joli à regarder, j’avais une voix agréable, mais on ne laisse personne vivre dans le bonheur. Quand vous faites comme ça en étendant les bras, « Venez donc tous », personne ne vient, et quand vous ne voulez voir personne, garanti, il y en a plusieurs qui font la queue devant la porte. Tout ça est épouvantable, choquant.
Ce n’est pas vrai ce que vous dites là, vous, on ne vous choque pas si vite.
Bernhard : Si, je suis constamment choqué. Lisez donc mes livres, c’est un amoncellement de millions de chocs. C’est un alignement non seulement de phrases, mais d’impressions de choc. Un livre doit être aussi un choc, un choc qui n’est pas visible de l’extérieur.
Mais est-ce qu’il y a une grande différence entre l’écrivain Bernhard et la personne privée ?
Bernhard : Ça ne fait toujours qu’un, comme on dit si bien, il faut que ça forme une unité ; depuis qu’il y a des écrivains et des critiques, on a toujours lu : « L’art et la personne doivent former une unité », parce que sinon il n’y a rien du tout. Je m’en suis toujours tenu à ça.
Thomas Bernhard. Entretiens avec Krista Fleischman, traduction Claude Porcell, éd. L’Arche, pp. 145-147, 1993