(…) Nous avons mangé autre chose que de la salade anglaise et de la soupe au lard. Il y a longtemps qu’il n’est plus neuf heures et, de toute façon, nous ne nous appelons pas monsieur et madame Smith, n’est-il point vrai ?
Erreur de construction, Jean-Luc Lagarce, 1978
SEPTEMBRE 1979
Travail sur ma maîtrise de philosophie.
Hair de Forman.
Monter avec le Théâtre de la Roulotte La Cantatrice Chauve ?
Construire un spectacle sur Alice de Lewis Carroll ?
Ecrire un roman.
Pion au Lycée Jules Haag à Besançon (ai quitté Montbéliard).
Tentatives désespérées sur Madame Knipper.
Assassinat de Pierre Goldman.
Itinéraire, extrait du Journal de Jean-Luc Lagarce, Cahier II
C’est une pièce qui date d’avant la télévision. À cette époque les soirées étaient différentes. On pouvait lire le journal ou bien attendre de la visite. Jean-Luc Lagarce pour sa part a toujours connu la télévision. Il est né en 1957, l’année du Spoutnik et de la première victoire de Jacques Anquetil dans le tour de France. (…)
1957, l’année de naissance de Lagarce est aussi celle de la reprise de La Cantatrice chauve à la Huchette après ses débuts aux Noctambules pas vraiment triomphants. Elle n’a plus quitté l’affiche depuis.
René Solis, Libération, décembre 1991
À l’occasion de cette Année (…) Lagarce, nous nous sommes posé la question, bien évidemment de comment évoquer le metteur en scène qu’il a été, son univers, sa particularité… Listes d’intentions, photographies (Traces incertaines [1]), extraits vidéos (rares) ne sont que des traces de souvenirs mais assez loin de la réalité vivante du théâtre.
Et face à l’évidence – le spectacle n’est que chaque soir la présence des acteurs en représentation – est née cette idée, la plus simple, de se retrouver, acteurs et techniciens de cette aventure théâtrale, pour re-jouer La Cantatrice chauve.
Pourquoi La Cantatrice chauve me direz-vous ?
La liste des « bonnes raisons » serait longue, mais cette pièce, si mal aimée du théâtre français, est une pièce fondatrice pour le théâtre de Jean-Luc Lagarce, ses premiers textes en sont très inspirés (La Bonne de chez Ducatel et surtout Erreur de construction) et depuis 1979 l’envie de la mettre en scène était là. Jean-Luc Lagarce revendiquait, tout particulièrement pour cette pièce, cet exercice de « mettre en scène » et ce « bonheur » de rencontrer le grand public…
La Cantatrice chauve, c’est aussi une pièce où la notion d’âge des personnages est toute relative, ce qui permet aux acteurs de ne pas friser le ridicule en reprenant un rôle quinze années plus tard, rôle dont chacun semble avoir un grand souvenir et que nous avons joué plus de 100 fois.
Loin des retransmissions figées, il nous faut interroger la représentation et son statut face au temps.
Sommes-nous, acteurs et techniciens, dépositaires d’une œuvre de création ? Pouvons-nous avec notre expérience de plateau, reprendre un spectacle en l’absence du metteur en scène ? Sans trahir l’esprit de la création.
C’est cette aventure que nous nous proposons de partager avec vous : reconstituer, le temps de quelques mois, le Théâtre de la Roulotte de 1991, confronter notre réalité avec notre souvenir, le vôtre et faire découvrir un univers à ceux qui ne le connaissent pas.
François Berreur, septembre 2005
Quand Jean-Luc Lagarce a monté La Cantatrice chauve, il s’est amusé à pousser Ionesco dans ses retranchements, à le mener à l’extrême de l’absurde et du non-sens, et il y est arrivé. Créé à Montbéliard, le spectacle a pu être présenté dans de grands théâtres, sur de vastes scènes, à des années-lumière de ce qui se fait depuis quelques vingt mille représentations – depuis 1957 sans interruption – à la mini salle de la Huchette.
Dans des couleurs chromo mais ravissantes, avec jardin et cottage tout juste arrachés au couvercle d’une boîte de bonbons anglais, La Cantatrice de Lagarce devenait une époustouflante folie, avec un tourbillon de cinglés courant après leurs marques comme s’ils s’étaient trompés de plateau, mais ne craquant pas au contraire, se faisant un devoir d’assumer avec une sorte de naturel la situation.
Quelque chose – la délicatesse en plus – entre les Monty Python de La Vie de Brian et le Peter Greenaway de Meurtre dans un jardin anglais, plus un zeste des feuilletonesques Atrides américains, genre Dallas et Dynasty fort à la mode en ces années-là, aussi médiatisées que la real télévision de notre XXIe siècle. Populaires, donc.
Et le plus étrange, le plus séduisant était peut-être cette sensibilité nostalgique sous-jacente, quelque chose comme un regret fugace qui, par instant, le temps d’un éclair, d’un souffle, traversait le spectacle, interrompait le rire, laissait un écho d’inquiétude, rapidement évacué. Mais qui, insensiblement, s’était ancré dans la tête, dans le cœur.
Extrait de la préface de Colette Godard pour Traces incertaines,
Éd. Les Solitaires Intempestifs, 2002
[1] Ed. Les Solitaires Intempestifs. Mars 2002, Collection Mémoire(s).