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Présentation

« CHOEUR : 9 ans plus tard
on pourrait dire aussi 9 ans plus vieux il était de retour
revenu une fois de plus vieilli sans sursis
jamais plus il ne jetait de chat contre le mur jamais plus il ne
jouait aux indiens à la décharge
jamais plus lui/nous dans les trains de 5 heures, car il n’y a
plus les trains de 5 heures qui roulaient vers un travail
dans l’industrie qu’il n’y a plus
il ne vit plus que nous les perdants, les blessés, les ratés :
les restés-là ce qu’il était lui bien que lui en fait il fût
parti comme on disait
(il ne pouvait encore savoir que sa fille de 15 ans allait un jour tomber enceinte de son meilleur ami mais il ne s’en trouvait pas rassuré) »


Ecrite en 2000, Vineta a été créée avec succès dans de nombreux théâtres allemands. La pièce est une sorte d’état des lieux de l’Allemagne de l’Est, dix ans après la réunification.
L’action se déroule à Francfort sur l’Oder, près de la frontière polonaise, au bord du fleuve en crue, dans un paysage urbain désaffecté après la cessation d’activités industrielles.
Sept personnages, répartis sur trois générations, font face au désoeuvrement, à l’absence de toute dynamique économique, à la désintégration de tout tissu social, à la perte d’une identité collective, à l’engloutissement de leur histoire commune (celle de la RDA).
Ils voient arriver depuis la rive polonaise du fleuve des flots d’immigrants clandestins, candidats au bonheur dans l’union européenne.
Ces personnages se débattent avec leur situation historique, ils se battent aussi entre eux. Ils se retrouvent autour de l’activité qui regroupe leurs intérêts : la boxe.
Steve, le personnage central, revient dans sa ville natale. Il rêve de retourner sur le ring et de devenir un Muhammad Ali tardif. Il recherche aussi ce qu’il appelle son „Pays“ (Heimat), qui lui semble aussi réel que la ville mythique et engloutie de Vineta. Mais de nouvelles règles sont en vigueur. Elles sont dictées par la violence subjectíve et arbitraire de groupes de jeunes plus ou moins organisés.

Tout projet échoue donc avant même d’être tenté.
Tout rêve est vain. Les personnages sont condamnés à un échec chronique et sont livrés à leurs pulsions les plus archaïques : la bouffe, le sexe et la mort.

Pourquoi monter ce texte en France ?

Certes la pièce rend compte de la spécificité de la situation à l’est de l’Allemagne, mais elle décrit par là même une société livrée aux effets de la globalisation. Les personnages sont en proie à une marginalisation économique puis donc politique, que l’on peut aussi observer dans d’autres régions d’Europe.
Le texte décrit les effets des processus économiques et historiques sur les individus, sur les relations entre les individus, les familles, mais aussi sur les sociétés et les cultures.
Comment se tissent les biographies dans un contexte où le tissu social, longtemps déterminé par les structures de travail et d’emploi, se désagrège lentement ?
Qu’il s’agisse des rives de l’Oder ou bien de la Lorraine la question se pose de la même manière :

Comment rêver sa vie dans un paysage en décomposition ? Quelles perspectives restent-ils aux habitants de ces « régions abandonnées » ?


la mise en scène

L’Historique

Les marges de la globalisation sont ici particulières. La disparition du tissu social et économique est doublée de la perte d’une identité collective, d’un sentiment d’appartenance. Avec la chute du mur, la disparition de l’Allemagne de l’est, ce sont aussi toutes les structures sociales et politiques qui n’ont plus cours. Les sept personnages forment un microcosme exemplaire : ensemble, mais de manières très différentes selon les générations, ils font face, rétroactivement, à ces questions :
qu’avons-nous vécu ensemble ? Qu’avons-nous tenté de construire ? Qu’avons-nous perdu ensemble ? Une société ? Un pays ?
Il s’agit moins d’une prise de conscience historique qu’utopique.
Avec la désagrégation du bloc de l’est c’est toute l’Europe qui a perdu un repère idéologique, qu’il serve de référence ou de repoussoir. Les trajectoires des personnages de Vineta interrogent le vide laissé par la perte de cette utopie, les manières d’y faire face, les alternatives prêtes à s’y développer…

Le Biographique

Ce texte retrace aussi un douloureux passage à l’âge adulte.
Steve accuse avec difficulté la perte des rêves de sa jeunesse.
Là aussi les trajectoires personnelles des individus sont envisagées comme un sous-produit de processus plus généraux. Ou bien, les processus historiques se font le reflet des évolutions individuelles.
“ Devenir adulte c’est aussi une sorte de « Wende » ” affirme Fritz Kater dans une interview. (La « Wende » c’est la période de transformation qui a suivi la chute du mur ). C’est à dire qu’il faut apprendre à perdre, apprendre à faire face seul à ses responsabilités, à ses rêves, à l’impossibilité de les réaliser.
Apprendre à pactiser avec le réel.

Le Théâtral

La forme de ce texte dépasse le caractère documentaire. La recherche des formes langagières et des accents mythiques que peut prendre cette expérience commune constitue la pertinence de ce texte. Les tragédies individuelles sont formulées avec une force poétique qui leur confère une portée collective et politique.
La composition dramaturgique du texte est très filmique, enchaînant les plans de manière rapide, simple et non conventionnelle, allégeant et questionnant les formes théâtrales. Le texte accompagne les personnages comme le ferait une caméra, resserrant ou élargissant le focus.
Les personnages changent parfois de position au cours d’un plan, d’une scène. Ces changements de distances focales sont au coeur même des dialogues, des structures de l’action elle-même. Il y a dans l’écriture de Fritz Kater une tension permanente entre une langue parlée, réaliste, crue, parfois très argotique et une langue plus écrite, travaillée, poétique, se détournant de tout naturalisme. Les personnages passent de l’une à l’autre, s’appropriant ainsi leur destin.
La force théâtrale de ce texte est constituée en grande partie par cette maîtrise de la langue, et par l’alternance d’éléments dramatiques dans les situations et de moments plus épiques.

Une narration collective

Il s’agit tout d’abord de trouver collectivement une forme de jeu pour l’ensemble des acteurs. Les comédiens seront amenés à changer de manière abrupte de registre de jeu, à servir des situations dramatiques très fortes, puis à livrer aussitôt soit des commentaires très distanciés sur leurs personnages, soit des descriptions très intérieures.
Cette alternance entre de fortes situations dramatiques et des passages narratifs à la structure très filmique incitera le public à suivre ces changements de perspective et à percevoir ces formes de distanciation. Le défi consiste à conserver la légèreté, à inviter le spectateur à changer de registre lui aussi, à faire preuve d’une perception flexible, à suivre ces personnages dans leur allers-retours entre action dramatique et réflexion historique.

La Scène

La scénographie ne sera pas l’imitation d’un espace réel, ne reproduira pas le cadre de la fiction, mais aura pour objectif d’en accueillir la narration. Divers éléments scéniques permettront d’évoquer les lieux les plus différents. Ils inviteront à une utilisation ludique de l’espace scénique. L’intégration du son et de l’image donnera à cet espace sa particularité ainsi qu’une certaine poétique. Prises de vues, images de rives de l’Oder, enregistrements de sons originaux, atmosphères sonores…
Il s’agit de rendre perceptible au spectateur le paysage qui gît dans la langue de cette pièce.

Fluidité des formes et rapidité des changements, c’est aussi retrouver ce qui est plaisir dans la forme théâtrale.