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Entretien

Entretien avec Gildas Milin

Vous avez donné à votre création un titre assez intrigant. À quoi s’attendre ?

Gildas Milin : Machine sans cible présente un récit plus linéaire en apparence que L’Homme de février : un groupe de personnes participe à un enregistrement, s’exprime toute une nuit sur le thème de l’amour et l’intelligence. Existe t-il selon eux des ponts entre l’amour et l’intelligence ? Lesquels ? Leurs bégaiements, leurs difficultés à parler de l’amour et de l’intelligence jalonnent un chemin chaotique qui les conduit à s’interroger sur certains phénomènes paranormaux. Ils en viennent à considérer l’amour, l’intelligence comme des forces multidirectionnelles qui visent sans but, sans visée, “sans cible” – cette infinité de directions dessinant peut-être un horizon “sensible”.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de privilégier un processus en transformation ?

Dans Machine sans cible, j’ai commencé l’écriture par des enregistrements. J’ai effectivement joué le jeu de la fiction racontée dans ce texte, c’est-à-dire que j’ai réellement convié des gens à venir parler d’amour et d’intelligence au cours d’une soirée, le bégaiement a commencé à ce moment-là. À partir de cette séance, j’ai introduit d’autres éléments, beaucoup réécrit – il reste finalement assez peu de choses de ce premier enregistrement, si ce n’est l’esprit d’une soirée d’été où des paroles se libèrent. Le point de départ vient donc d’un ensemble de voix. Cela reste dans l’oralité. Mon intérêt porte sur ce qui se passe au cours de la représentation entre les personnes présentes. Une assemblée fait face à une autre, la pièce commence, chacun livre une part de lui-même face à un petit public, les spectateurs regardent ce public regarder ces personnes en train de parler de choses extrêmement intimes. Cette mise en abyme de la représentation questionne la production du sens sur un mode multidirectionnel, sans cible, sensible.

Comment êtes-vous conduit à créer les personnages ?

Je n’écris pas de dialogues entre des personnages mais une pièce qui est d’abord un flux de paroles, que je redistribue ensuite comme dans un multiplex, en envoyant des pistes ici et là vers ce que seront les personnages. Le texte est présent avant les personnages. Par ailleurs, comme le processus de Machine sans cible a débuté par des enregistrements de paroles réelles exprimées par des personnes extérieures à la création, il y a une perturbation totale de la notion de personnage. Il y a donc d’un côté une grande piste et de l’autre des entrées multiples schizophréniques. Les bégaiements me permettent aussi de faire glisser dans le texte des éléments différents, qui ne sont plus du même ressort. Il se crée des brèches, à partir desquelles je peux réintroduire d’autres provenances.
Je crois que j’en suis venu à interroger d’éventuelles relations entre amour et intelligence, à partir du travail de répétition que j’ai mené avec les acteurs depuis plusieurs années. Les rencontres que nous avons eu, les reconductions, les fidélités ou les changements. Il est beaucoup question de la douceur. Au fur et à mesure des années, c’est vraiment avec quel genre de douceur, d’écart, on arrive à discuter et à créer un “entre les personnes” qui soit créatif. Donc : pourquoi ne pas écrire justement sur une communauté de personnes qui se constitue sous nos yeux et qui se met au travail ? Voir ce qui se passe entre des gens qui essaient de construire quelque chose ensemble et qui savent que cela ne peut se faire qu’à plusieurs, avec toutes les dissymétries, si l’on peut dire “égalitaires”, du rapport à l’élaboration et à la fondation d’une petite humanité. Les personnages sont tour à tour acteurs puis spectateurs les uns des autres, les uns pour les autres, tantôt ils suspendent leur activité pour laisser les autres se déployer, tantôt ils se déploient devant les autres devenus spectateurs. Comme au spectacle, mais aussi comme un enfant regarde son père se raser parce qu’il ne peut pas encore le faire, ou comme un père regarde son enfant manger du chocolat pour la première fois, ce qui ne peut plus lui arriver, chacun suspendant son activité pour pouvoir regarder l’autre. La société dans laquelle nous vivons a très bien compris qu’il était vraiment très rentable de faire croire aux gens qu’ils étaient acteurs : de leur blog, de leur site, de leur télévision personnalisée, en achetant “think different”, des jeux vidéos etc. En réalité, ils ne sont probablement qu’ “actés”, dirigés vers des buts très définis, ciblés. Des gens “actés” ont-ils la capacité d’être spectateurs ? Vers quel monde relationnel allons-nous ? Un monde sans acteurs ? Sans spectateurs ? Sans reconnaissance des uns par les autres ?

À quoi conduit cette interrogation sur “l’entre” : entre les personnes et entre l’amour et l’intelligence ?

Je me dis que l’amour et l’intelligence ont à voir avec le fait de “considérer”, de regarder. Il s’agit d’un type de regard. Comment regarder les choses sur un mode relativement déconditionné de notre mémoire, de notre structure, de notre passé, de nos peurs. La naissance de l’amour et de l’intelligence, c’est peut-être juste ce moment où l’on essaie de regarder légèrement autrement, juste ce qui arrive, sans présupposé – ce qui devrait correspondre à un changement radical, instantané, du rapport entre l’observateur et la chose observée. Simplement regarder, goûter, jouir ?

Un chemin de sagesse ?

Un chemin de refus du désespoir ? Machine sans cible, en tout cas, n’a pu à aucun moment être autre chose qu’une comédie.

Propos recueillis par Irène Filiberti en février 2007